silent weapons for quiet wars

Pochette de Hanging in the Wires

chronique · 6 novembre 2014 · Expé. / Modern Classical

Cédric Stevens

Hanging in the Wires

La terre au ciel est voisine, Pour ceux dont les pieds touchent à l’Empire des morts. (La Fontaine transgressé)

par Mélanie Meyer

En Grèce antique, il y a deux formes d’inspiration musicale : celle des agriculteurs sédentaires et celle des pasteurs nomades. La première, propre à la cité et, de ce fait, dédiée à Démeter et Dionysos, a souvent été bousculée par la seconde, celle des marges, celle d’Apollon. Dans ce combat, aux instruments à vent et percussions s’opposent les instruments à cordes. Lorsque les seconds supplantent les premiers, des confins provient alors une dimension nouvelle, marquée par l’étrangeté. Un pan considérable de la création musicale a été profondément bouleversé par l’ensemble des démarches que l’on qualifie d’acousmatiques. Où il est question de ces sons que l’on entend sans les identifier clairement. Terme complexe qu’acousmatique qui ne se donne pas à comprendre au premier abord. Revenir sur son origine permet de saisir la singularité qu’il véhicule. Akousma signifie « perception sonore ». Au-delà d’un phénomène identifié, il désigne un dispositif devant permettre l’écoute attentive. Ainsi aurait procédé Pythagore, placé derrière une tenture, laissant ses disciples dans le noir absolu, afin qu’ils puissent s’extraire d’un contexte purement physique pour ne se concentrer que sur la dimension spirituelle. Mais là s’arrête l’analogie. Car pour autant que le savant grec et ses suivants demeurent intrinsèquement pétris de l’idéal civique, il existe des recherches qui, bien qu’elles puissent s’apparenter à cette construction systémique, ne semblent procéder que d’un exorcisme individuel.

Retracer la démarche de Cédric Stevens, c’est se replonger dans près de 20 ans d’évolution musicale individuelle. Depuis les débuts en tant que DJ sous le pseudonyme Acid Kirk, aux compositions collaboratives au sein de Psychonauts, en passant par l’essor personnel grâce au projet Syncopated Elevators Legacy jusqu’à l’orientation plurielle avec Driting Bear Collective ou The South of No North, il aura, semble-t-il fallu, l’ensemble de ces entités multiples pour parvenir à l’établissement du but à atteindre sous une identité propre. Cette vision est certes purement rétrospective mais peut faire sens lorsque l’on met bout à bout l’ensemble de ces diverses orientations. Déjà pourvoyeur du parcours effectué au temps de SEL, puis du 7 inches Stardust/Monsoon Loop, le label Discrepant permet de suivre le chemin exploratoire actuel suivi par le compositeur belge. Hanging in the Wires présente trois pièces qui, malgré leur discontinuité chronologique, sont marquées par la cohérence. Discontinuité puisqu’il est question d’un morceau élaboré il y a de cela 5 ans et continuellement remanié depuis, alors que les deux autres sont plus récents. Cohérence puisque les trois forment un ensemble logique, le plus ancien, placé sur la face B, constituant le point d’orgue d’une progression entamée par les deux autres dès la face A. L’inspiration à l’œuvre dans l’esprit de C. Stevens permet d’établir les ponts que le temps lui seul ne permet de percer.

Lost in Graçac introduit un drone récurrent de guitare. Des larsens intervenant çà et là ponctuent la mise en place et la montée en puissance. Puis, à 6 minutes, une série de déflagrations éclate. Le son de guitare repasse en avant en un bourdon tendu. On repense à Lightworks d’Astrobotnia mais l’inspiration est plus inquiète, enfermante. Les deux sources sonores s’entremêlent enfin pour atteindre l’acmé du morceau. Si vous êtes versés dans l’école du stoner doom nord-américaine (Nadja, AUN), vous serez comblés.

Cadavre exquis fait retomber cette tension extrême en un agglomérat bruitiste dont le foisonnement se déploie au cours des minutes. Le field recording, tel que Christian Fennesz peut en faire usage, tient ici la place centrale. Soutenues par un bruit métallique continu, des évocations de ressac, d’expressions animales, de clapotis, d’ondes radios, de crissements plastiques sont distordues et entremêlées. Modifiées, amplifiées, détournées par l’usage du modulaire, elles oscillent entre nature animale et chimie humaine. Débouchant sur des nuages sonores, l’identification en est obscurcie d’autant. Il s’impose, ce voile pythagoricien qui dissocie désormais corps et esprit.

Un lancinant bourdon de Tampura s’enchaîne alors permettant de pénétrer dans le mystique Benares Crescent. A la croisée du râga indien et de l’inspiration post rock (on retrouve des sustain évoquant Immersion ou plus récemment This Quiet Army), il imbrique des sonorités rugueuses qui participent à bâtir une construction cyclopéenne envahissant l’auditeur. Il est malaisé de penser s’échapper d’un tel édifice. L’espace se trouve en effet totalement investi par cette masse agrégée. C’est dans ce dernier morceau précisément, celui qui convoque le plus clairement une influence orientale que l’on identifie au mieux une résurgence anciennement occidentale. Car il y a une forme d’inquiétude s’installant qui ne semble pas permettre le détachement individuel de son existence terrestre. Il s’agirait plutôt d’établir un lien entre le divin et l’humain. C’est en cela qu’il est intéressant de rechercher dans le procédé une forme de pythagorisme. Cependant, la finalité de la secte grecque est ouvertement politique dans la recherche d’une cité idéale.

En matière musicale, un parcours individuel est plus fonction d’une quête intime. Tout comme l’objet ne sera plus l’œuvre en elle-même, mais le passage de relai entre son émetteur et le récepteur, la « révélation » résidera peut-être dans cet inconnu définitoire qu’est l’incompréhension systématique que partagent paradoxalement tous les acteurs d’une même écoute. Une forme d'aboutissement, en somme, pour quiconque veut paver l'espace et tente de s'emparer du temps.

Mélanie Meyer

Brasser la merde

5 commentaires

  1. Barnabé

    Une sacrée plume quand meme!

  2. Javert

    Un peu jargonnant quand même. Mais c'est ça qu'est marrant.

    "Tout comme l’objet ne sera plus l’œuvre en elle-même, mais le passage de relai entre son émetteur et le récepteur, la « révélation » résidera peut-être dans cet inconnu définitoire qu’est l’incompréhension systématique que partagent paradoxalement tous les acteurs d’une même écoute."

    Fallait la faire celle-là.

    1. Plexiglas

      ...Et vice et versa !

  3. Globule

    Super chronique, inspirée et instructive, du coup je vais écouter, merci !

  4. Soussen Oz

    De la Grèce des savants il demeure donc des défenseurs qui par leur plume intemporelle ont remplacé les hoplites engagés dans les ravages de l'avant-garde politico-culturelle. Point de démagogie ici, le jargon des démagogues fut banni: merci pour ce meta langage qui est ici à la musique une sortie de grotte des plus délicates. Bravo, bravissimo! Nous voici tous "comme des grenouilles autour d'une mare" et leur chant est syncrétisme...

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