
chronique · 25 février 2016 · Drone / Ambient
DEAD LETTERS SPELL OUT DEAD WORDS
No Words
« Le soleil était encore au-dessus de l’horizon (non pas le soleil ; l’apparence du soleil ; c’était cet instant où il s’est couché, ou bien va se coucher, et alors qu’on le voit où il n’est pas). […] [C’était ce] regard qui recule les limites du monde… » Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel, 10/18, p 30
par Mélanie Meyer
Il en est d’albums comme il en est des hommes. Ils rétrécissent ou élargissent le champ des possibles. Lorsqu’ils se transportent vers l’ailleurs et l’altérité, ils sont des lumières portées en soi sur l’extérieur pour s’intérioriser à nouveau. Bref, il y a de grandes œuvres qui par leur singularité confinent à l’universalité. Elles transcendent l’espace et le temps et font communier en une même compréhension les individus avec leur environnement.
Il en est de voyages intérieurs qui ne sont pas des vides mais des vertiges. Comme des processions mystiques, il est des sonorités qui valent pour des émotions. Des harmoniques de guitare soutenues par un riff lourd permettent d’entrer dans « No Words I ». Une douceur mélancolique qui rappelle notamment Samekh de Jamie Grimes and Brian Conniffe (Fallow Media). S’y adjoignent des nappes électroniques de basses augmentées de mélodies éthérées. Le transport qui arrache une extension à la singularité… À la solitude. Un véritable essor. Et l’horizon de se dérouler... Comme si au fur et à mesure que l’auditeur s’avance dans l’écoute, un paysage se découpe, fait de contradictions, d’éléments radicalement antinomiques, mais contenus. Comme si l’individu transposait sa primale contradiction dans les éléments qui l’environnaient.
Verticalité des falaises affrontée à l’horizontalité de la mer. Comme si une étendue solitaire faisait enfin corps avec le monde… Les sustains prennent le pas pour déployer l’affliction en un déchirement qui permet l’extériorisation. Et l’on se prend à songer qu’au terme de ces exceptionnelles 9’56’’, il sera peu aisé à Thomas Martin Ekelund de tenir le propos avec une brillance sans faille. Car il s’agit de lui, l’homme derrière Trepaneringsritualen, plus connu désormais dans le champ du deathindustrial et du ritual ambient.
Or, cet album appartient au véritablement post-rock. Sorti initialement au format cassette sur Land of Decay en 2009, No Words est une réédition que l’on doit à Cloister Recordings tenu par l'inspiré Marcus LaBonté. Une gageure pour ce jeune label (2014) qui permet pour la 1ère fois sa sortie vinyle et une redécouverte indispensable. Car s’enchaîne alors « No Words II ». Une boucle lointaine se tient à distance, distordue par de légers grésillements, lesquels laissent émerger lentement une mélodie répétitive digne d’un William Basinski. Un larsen de guitare apparaît qui enveloppe par ses déclinaisons noisy de plus en plus prégnantes et replonge l'auditeur dans les meilleurs instants d’un projet tel qu’Immersion de Malka Spigel. Une voix blanche semble se détacher. Ce bord de falaise désolée sur lequel il est bon de se pencher est détaché désormais et le regard porte plus haut, plus loin. Les éléments se mêlent en une forme de disharmonie contemplative. De ces paradoxes qui confinent à la sérénité.
C'est alors que la nuit revient pour achever cette méditation. À la faveur de sons graves et réitérés qui ouvrent « Forgive-Forget-Regret », l’intériorité se reforme pour se faire plus enveloppante. Le drone prend le pas sous-tendu par un décharnement de la guitare qui lorgne vers Seefeel. Des sifflements et chuchotements pointent comme des échos. Une intériorité. Mais, à 12’40’’ des accords apparaissent, d’inspiration cold wave, imposant une progression du regard qui porte autant en lui qu'au-dehors. Un bruit blanc s’étend. La complexité intérieure se fait littéralement jour pour transformer la perception de l’extérieur tout en l'intégrant intrinsèquement. C’est ainsi que tout meurt... Excepté ce bruit blanc, assourdissant, tendu, qui finit par s'étouffer progressivement en une agonie splendide.
De cette lente évolution - révolution - ne demeure qu'une topographie douloureuse bien qu'apaisée. Au final, Dead Letters semble tendre, en une opération de dissection méthodique, à relier deux points intimes en posant des coordonnées sonores sur une carte imaginaire.
Il est donc en ce monde des êtres qui arrachent à leur obscurité une lumière plus intense que celle que d’autres privilégient désespérément autour d’eux. Préférons donc ces hommes qui cheminent dans leurs propres ténèbres plutôt que ceux qui se dissimulent dans une clarté étrangère à eux-mêmes.






Brasser la merde
1 commentaire
Julien Lepers
Oh oui oui ouuuuui !
la suite, depuis 2026