
chronique · 2 décembre 2015 · Musiques électroniques
Various Artists
Salva (part I)
"Avec entêtement je poursuivais mon forage vers le noyau de feu que je croyais sentir, comme un volcan, sous le rocher de son silence." Stefen Zweig
par Georges White
Fondé il y’a seulement trois ans, le jeune collectif toulousain la petite compagnie (nouvel onglet) s’est progressivement fait une place de choix sur la scène techno/drone/ambient hexagonale. En tant qu’organisateur de soirées puis en tant que label, aussi avare en sorties que d’une exigence exemplaire, paré d’une esthétique noir et blanc granuleuse et contrastée qui le rapproche inévitablement de son compatriote Demented (nouvel onglet), le collectif n‘a pour le moment jamais dévié de son sillon initial et qualitatif. Installée désormais à Paris, cette compagnie somme toute modeste préfère se jouer des catégories et rester discrètement dans l’ombre comme pour mieux scruter les bordures de la techno la plus immersive (d‘obédience italienne et suédoise), de l’ambient vespéral ou du dub crépusculaire comme ce brillant Connected Universe première sortie du label signé du duo Keadz, membre actif de cette structure embryonnaire mais qui semble avoir l’avenir (certes ténébreux et inquiétant) entre ses mains.
Après une excellente seconde sortie sous forme de various artists (Quiet Sum) qui apparaissait surtout comme une manière de garder la tête froide après le décès tragique de leur président en début d’année dernière mais aussi d’indiquer son indépendance totale vis-à-vis de la production actuelle (on n’en voit pas beaucoup de cette tenue en France sinon leurs copains toulousains de Le cabanon (nouvel onglet)) la petite compagnie en a profité pour s’enrichir de nouvelles recrues : le duo parisien Monochrome, l’énigmatique XVII (qui semble être, comme souvent chez Lpc, une énième excroissance consanguine) ainsi que des artistes audiovisuels comme UNN ou Mas, affirmant encore plus l’identité anthracite du label et sa volonté de décloisonnement. Plutôt que la radicalité ou l‘opacité, le collectif préfère laisser proliférer le rhizome dont il a fait son logo, multipliant les liens avec des labels comme Hypnus (nouvel onglet) ou Annulled (nouvel onglet). Parallèlement le succès croissant des soirées Ceremony (ça ne s’invente pas) a motivé la conception d’une nouvelle sortie, en deux volets, dont le premier est le disque qui nous occupe aujourd’hui.
Salva I se présente comme un projet assez dense et complexe mais dont la trame est tout ce qu’il y’a de plus sommaire : la rencontre d’artistes d’horizons différents autour du thème du silence. L’occasion vaut surtout pour le label de pouvoir enfin tracer un fil rouge entre de nombreuses connexions qui ont pu se nouer lors de son récent parcours. Un lien souterrain et inconscient qui fait la matière de ce second various et de son morceau d’ouverture Le silence de deux étrangers de Kujo & Hydrangea (nouvel onglet). Construit comme une lente descente dans les soubassements d’une relation mutique, mais qu’ici le drone réunit, cette pièce réussit à saisir ce moment de doute et de tension sourde qui habite chacun dans l’expérience de l’incommunicabilité. Un très bon travail entre deux artistes qui ne se connaissaient peut être pas auparavant et de la part de la trop peu exposée Hydrangea, repérée surtout pour ses sorties sur Annulled et Silent Season (nouvel onglet). Après cette première excursion sous des cieux nocturnes et inhospitaliers, il ne faut certainement pas s’attendre à revoir la lumière de si tôt. Ce que confirme le morceau Vow of silence de Modvs avec une ballade le long des rives du Styx comme nous l’ont habitué les productions de chez Hypnus. On comprend assez vite comment tout cela est ficelé de façon narrative et possède une dimension visuelle évidente. Malheureusement le morceau de Keadz Ceremonial Dance of the white pygmy verse beaucoup trop dans cette tendance à vouloir appeler systématiquement l’image (ou le cinéma) jusqu’aux clichés ethniques de Burial ou de Dead Can Dance. Même si la tension reste palpable, le duo n’avait pas habitué à ce type de production et frappe cette fois à côté.
C’est par un détour vers la deep techno de l’italien Antonio Resucito (signé chez Kabalion (nouvel onglet), subdivision d’Hypnus) que se poursuit l’immersion avec le très hypnotique Mute space et ses phrases sibyllines susurrées jusqu’à rémission totale de votre esprit. Bien que très deep et linéaire, le morceau nous laisse flotter un instant et fonctionne comme une pause nécessaire avant de dériver vers des climats plus vénéneux et oppressants. Et effectivement le ciel s’obscurcit à nouveau avec Deep structures de Ghab où résonne, de manière volontaire ou pas, l’actualité récente et dans laquelle aussi ce disque prend naissance. Chaque morceau fonctionne ici comme une scène où se miroitent certaines de nos peurs et nos angoisses les plus profondes et chacune de ces scènes semble, par sa théâtralité assumée, vouloir en faire la catharsis. Et bien que ce projet ait murit avant les événements que l’on sait, difficile de ne pas y trouver, derrière les beats syncopés de Soddisfazione Decrescente de Elle (autre signature de chez Hypnus) ou les Siren menaçantes hurlant à l'état d'urgence du duo Monochrome, une trace de notre présent immédiat, comme si il nous revenait étrangement en souvenir, comme si nous l’avions rêvé. Heureusement, c’est par le plus apaisé et dub Avgrund de l’italien Emanuele Pertoldi aka Shaded Explorer (nouvel onglet) que la lumière pointe à nouveau en autant de flammèches dévorant peu à peu les ténèbres.
La petite compagnie confirme avec cette nouvelle livraison encore un peu plus son statut de label avec lequel il va falloir désormais compter et malgré son penchant de plus en plus prononcé pour un certain mysticisme cryptique, le label ne sacrifie jamais la qualité de ses sorties au profit de l'opacité. Au contraire, ce premier volet donne envie de savoir comment le second (dont la sortie est prévue en début d'année prochaine) va s'articuler avec une telle densité et propension à l'immersion. Le collectif avance pas à pas, silencieusement, mais souhaitons dors et déjà qu'il nous délivre les mêmes effluves salvatrices.






Brasser la merde