silent weapons for quiet wars

Pochette de Rumspringa

chronique · 3 février 2016 · Drone / Ambient

SHE SPREAD SORROW

Rumspringa

« Ainsi, une portion de l'être est le Prolifique, l'autre portion le Dévorant. » William Blake, Le mariage du Ciel et de l’Enfer, 1793

par Mélanie Meyer

L’incandescence s’accompagne immanquablement d’un désespoir féroce. La conscience aiguisée d’un impossible partage qui se mesure à l’aune du déploiement qu’il exige. Vaste comme l’étendue de sa complexité. Vaste comme l’empire qu’il exerce. Vaste comme la volonté forcenée d’en écarter les autres. Vaste enfin comme le tragique qu’il suggère à l’autre tout en l’invitant.

Alice Kundalini est une artiste italienne qui pour ce 1er album a l’honneur et l’avantage de sortir sur le label Coldspring. Certes, il s’agit d’une production qui date un peu désormais mais elle s’accommode beaucoup mieux des rigueurs de l’hiver… En effet, côtoyant des groupes aussi estimés qu’Iron Fist of the Sun, Schloss Tegal, Psychic TV, Merzbow ou Trepaneringsritualen, on ne peut que songer à une saison glaciale pour aborder l’écoute. Les quelques noms évoqués rendent compte immédiatement de la famille musicale dont il est question. L’industrie(l). Bien qu’elle se place dans l’héritage d’une tradition bien installée (au 1er chef, Brighter Death Now), elle représente une nouvelle génération, féminine de surcroît, partageant des références communes mais aussi des procédés spécifiques. Elle est ainsi à rapprocher d’artistes telles que Puce Mary ou Pharmakon.

Dès Spring of Regret, on entre dans les limbes du Death Industrial. Des nappes lancinantes, lourdes, sombres et lentes agrippent l’oreille par l’expression même du trouble qu’elles développent. Un souffle de voix apparaît pour s’ouvrir sur des paroles incantatoires distordues. Des crissements en arrière-plan intensifient le trouble imposé. Avec Herself Denial, on aborde le territoire d’une puissance enveloppante dont il est délicat de s’extraire. L’invocation orale se fait plus présente. Une forme de suffocation s’installe. À ce stade, les paysages désolés qui s’impriment dans l’oreille de l’auditeur évoquent la construction d’un road-movie qui aurait puisé son inspiration dans les écrits de William Blake. Une impression d’incommensurabilité divine écrasant un pénitent anonyme. Étonnamment, le titre quasi-éponyme placé en 3ème position se fait le calque du 1er de façon un peu malheureuse. Il semble n’apporter qu’une simple continuité au reste de l’album sans poursuivre le cheminement vers la révélation finale. Inertia Malaise reprend le cours de la progression. Il amplifie l’ensemble en s’adjoignant la pression créée par des rythmiques martiales. Cette utilisation fait écho à la façon dont la voix est traitée dans Chastity. La méthode employée la place en avant et dans une clarté qu’elle ne possédait pas jusque-là. Ces éléments soutiennent une scansion devenant plus impérieuse. L’obsécration s’achève avec Seven Daughters reprenant les codes du morceau d’ouverture.

Rumspringa est tendu par une inspiration qui satisfait. Cependant, sa faiblesse réside dans l’absence d’un registre technique suffisamment développé encore, pour exprimer tous les méandres du genre. D’excellentes initiatives sonores, révélant pleinement les potentialités d’évocation de l’artiste, se trouvent ainsi diminuées par la redondance de certains effets et un mode opératoire récurrent dans la composition. Toutefois, au terme de l’écoute, la remise en perspective de sa qualité de 1er album atténue ce constat. On garde dès lors en mémoire les aspects positifs : une volonté sépulcrale de dessiner l’errance des mortels à travers des terres sauvages vers un hypothétique temple dont ils ne verront que le pronaos. La vue de la divinité leur sera toujours interdite. Car dans le sacré, pureté et impureté sont indissociablement liées. En chemin pour une consécration. Qu'il reste à parcourir.

Mélanie Meyer

Brasser la merde

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