
chronique · 13 octobre 2015 · Drone / Ambient
William Basinski
The Deluge
Il y a des musiques qui obsèdent au point d'empêcher de dormir et même de vivre. Le cerveau les reprogramme en boucle, à l'exclusion de n'importe quelle autre forme de pensée. Amélie Nothomb
par Lexo7
William Basinski est quasiment depuis ses débuts reconnu comme un symbole atypique de la musique ambient. Pour son travail sur les boucles et sur les bandes magnétiques, bien sûr, mais surtout pour tout ce que sa musique dit du monde moderne en filigrane. Imaginez, encore une fois, l'artiste observant les tours du World Trade Center se décomposer en écoutant ses propres Disintegration Loops. Entropie de l'anthropie diront certains, anthologie de l'hantologie pour d'autres, l'américain fait en tous cas partie de ces rares musiciens posant des boucles romantiques sur de vieilles perruques, sublimant tout à partir du presque rien. Sa profonde inspiration des ténors du minimalisme n'a rien de surprenant, le voir s'acoquiner avec les réductionnistes et les adeptes du "less is more" l'est encore moins. On retiendra sa collaboration avec Richard Chartier, Aurora Liminalis en 2013 (ici), comme une figure d'excellence. The Deluge est une variation de la sortie digitale Cascade, variation elle même élargie à trente minutes autour d'une boucle de piano formant du feedback jusqu'à épuisement.
La chronique pourrait, et devrait peut-être s'arrêter là. Parce que nous vivons une époque où il faut dégager du concept dans tout, certaines dérives d'intellectualisation vont même jusqu'à souiller la simplicité pure. Cascade, Watermusic, The River, Silent Nights, Disintegration Loops, autant d'intitulés qui devraient se suffire à eux-même et pousser l'auditeur à envisager simplement la musique pour ce qu'elle a à transmettre. Point donc ici de pavé universitaire vous expliquant ce que vous devez y comprendre et y voir, mais plutôt une digression personnelle à partir d'écoutes intensives. Parce qu'au fond, Basinski ne fait que poser du delay, de la réverb' et des effets sur les boucles. Seul compte le voyage auquel il nous convie.
The Deluge est une invitation à se perdre, et à contempler les jours de pluie avec un regard décalé. Que ce soit dans le cadre d'une écoute attentive ou en dilettante, rapidement le doute et l'hypnose béate s'installent. Le disque est-il commencé depuis une heure ou trois minutes? Est-ce que je bave comme ça depuis longtemps, la ganache collée au carreau, vissée à la rue, à attendre un énième signe de la fin du temps ? Est-ce que ses perles ruisselantes survivront au balayage des vents ? Neigera-t-il pour Noël, ou pire, effacera-t-on mes traces jusque dans le paradis blanc ?
Cette légère sensation de disque rayé modifie en crescendo la perception du paysage, quand les plages s'enchaînent mais surtout quand un effet ou une nappe viennent inonder les grappes du piano.
Un spectacle bien différent pourra donc s'offrir aux plus imaginatifs. Comme ces transhumances de loups de mer gagnant les déserts, ces migrations de chiens de falaises plongeant dans un océan d'huile. Tous lassés d'avoir traversé le monde, prompts à habiter un brin de quelque part pour déchirer leur mémoire en amnésie.
Vie et mort d'une boucle ?
Sans un instant hiérarchiser la place que ce disque tiendra dans la discographie de l'américain, celui-ci réserve autant d'images et d'émotions en cascade. A partir du presque rien. Et après ça, le déluge ?






Brasser la merde
1 commentaire
Chesh
Très bel album et bonne chronique, merci pour la découverte !
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