Concerts · 5 octobre 2013 · le 26 septembre 2013, Théâtre Rialto (Montréal, Canada)
Colin Stetson & Tim Hecker
Live du rire et de l'oubli
par Igor Myrtille
Pop Montréal (nouvel onglet), beaucoup de choses, des bonnes et des moins bonnes, des dizaines de concerts qu’on ira pas voir, un concert qu’on a vu, les régionaux Tim Hecker (nouvel onglet) et Colin Stetson (nouvel onglet) dans le prestigieux Théâtre Rialto (nouvel onglet). C’était court et rondement mené, surprenant, décevant, envoûtant, c’était rapide très changeant…
Avant le début des réjouissances, le Théâtre Rialto néobaroque, inspiré de l’Opéra Garnier, bien moins majestueux cependant, frappe la vue de son tout plein de couleurs, son décor altier-kitsch… Si ce décor pompier vernis me paraît excellent quoique décalé pour les déambulations mélodiques animales d’un Colin Stetson, je crains que la chair sonore de Tim Hecker y sente un peu le renfermé, d’autant que l’intéressé dit se sentir souvent en inconfort sur scène. Le flair, sans doute.
Avant d’accueillir les deux gros bras de la scène Montréalaise, qui s’apprêtent tous deux à lâcher un album dans les semaines à venir, les quelques spectateurs déjà présents auront pu se marrer devant la performance (performance !) de Bobo & Chris. Une association. De la new-wave sympathique chez l’autre (chez The O Voids), une aspiration au bruitisme vocal chez l’un d’après mes quelques minutes de plongée discographique préalable.
J’ai bien fait de me laisser surprendre, car Bobo transfigure les murs du Rialto dès son entrée, illumine de sa tenue clownesque satanique des vocalises démoniaques dopées aux pédales d’effets. Tandis qu’il dégingande sa carcasse, enchaîne les mimiques, parodie le jeu de scène comme un catcheur rock sans adversaire, Chris caché au fond, un pied déjà dans les coulisses, envoie un arsenal de samples presque timides, les rythmes sont disloqués, à vrai dire on n’entend pas grand-chose, on voit surtout un clown qui gesticule et fait valser des expressions corporelles torturées par un ado jouant avec les delays et reverbs sur un logiciel en démo. Le public est désorienté, il rit, écoute peu, rit beaucoup devant cette messe pas tout à fait noire aux incantations défoncées, parfois Bobo nous parle et l’on ne peut rien comprendre, les paroles se perdent dans le bruit, farouches on hésite à reculer… En moins de 30 minutes le show est bouclé, Bobo sue, nous quitte sur une moue charmeuse ; on se retourne purifiés par cette rafale pyrotechnique déconcertante, pas tout à fait sûr de ce que l’on a écouté cependant.
Le temps de s’aérer quelques minutes sur le trottoir et Tim Hecker lance les hostilités. Le bonhomme n’est pas vraiment apparu, la scène s’est emplie d’une obscurité presque totale, laissant seules les petites lampes éclairant les outils de l’artiste. On distingue à peine un peu de peau autour du chandail noir, et les harmonies qui s’élèvent, s’élèvent vite à un niveau étourdissant, le son est physique rapidement, les tympans ont du mal à suivre… Le montréalais a beau muscler son ambient de décibels, le démarrage est relativement insipide. Je reste circonspect pendant vingt bonnes minutes, peut-être est-ce tout simplement mauvais, ou bien l’acoustique du Rialto brouille les ondes, ou bien le son est mal réglé, car malgré le volume, les drones et bruits du garçon perdent leur charme frigorifique de studio. Les organisateurs avaient annoncé « une commande du Conseil des Arts du Canada qui se veut un hybride unique entre trame sonore pour orgue et techniques d’improvisation électronique », j’entends surtout des nappes de ses précédentes productions, agrémentées de couches harmoniques supplémentaires, qui se révèlent vite futiles, sinon agaçantes. Après le live virevoltant qui l’a précédé, j’ai beau en prendre plein les oreilles, je ne suis chatouillé que lorsqu’une spectatrice soupire d’ennui dans ma nuque.
Une pause survient, la partie moustachue de l’auditoire applaudit à grands coups, les autres se regardent avec des yeux embêtés, quelques notes résonnent encore, on renouvelle son attention tympanique, et heureusement la seconde partie sauve la mise : au fil de la progression sonore, Hecker propose un hybride glacial envoûtant de Ravedeath et de son prochain opus à paraître en octobre, Virgins. Malgré un réglage toujours aussi hasardeux, le montréalais parvient enfin à faire trémousser les synapses dans un bouillon de drones, grésillements et martèlements au clavier du très bon Virginal I/II. Il rend enfin hommage à la beauté froide de ses compositions, un court instant le Rialto est salle de prière, les yeux se ferment et plongent sans crainte dans l’obscurité, les basses font frémir les tibias, enfin les membres écoutent avec délectation les pérégrinations du bruit. Instant trop court malheureusement, puisque lumière se fait après 45 minutes d’une prestation somme toute foutraque, banquet sonore prodigue à l’arrière-goût de bile.
Le temps de s’aérer quelques minutes sur le trottoir (bis), de prendre une bière chez le dépanneur d’en face (effet festival : le prix des bières est exorbitant à l’intérieur), et Colin Stetson chevauche son saxophone, le buste encerclé de lanières, apprêté pour le combat, entonne un Among the Sef aérien au saxophone alto, déchirant en quelques notes cathartiques l’hymen auriculaire dont on s’était recouvert face à l’assourdissante démonstration en demi-teinte de son prédécesseur. Il alternera basse et alto, profitant de l’échange pour reprendre son souffle et pour remercier rituellement le public avec humour, moment de régénération entre deux transes asphyxiantes. Progressivement, les mélopées se font plus abrasives, les muscles se tendent, l’air se fait rare, le laiton mate, tremble et transpire, l’auditeur s’enfonce dans des abymes douces et détergentes (A Dream of Water, High Above a Grey Green Sea, histoire d’une baleine solitaire, c’est à peu près ce que j’ai compris). C’est à la fois bon et plein de désir d’aller plus loin.
On y arrive, on ira vaciller le long des modulations vertigineuses de To See More Light, sommet éponyme du dernier album, climax hallucinant de la performance où la dimension organique du jeu résonne à son apogée, on semble pouvoir suivre l’air aspiré, s’enfoncer dans la trachée du type siphonné dans son intérieur, glisser à travers les tubes écartelé dans l’instrument et ressortir en vrille dans la salle, écume qui nous éclabousse et retourne dans les poumons du démiurge dodelinant, on ouvre nos portes à cette musique-cerbère jazz mélancolique, transe d’arpèges élastiques, bouillon rugueux qui passe de tripes en tripes, et cette seconde partie qui fait claquer les clés, où tout le monde s’adonne à l’aquagym chamanique, souffle, cris de gorge, collisions métalliques… Stetson nous emporte un dernier petit coup avant le rappel, un Part of Me Apart from You adouci, porté par un drone instrumental apaisant, câlin post-coïtal en guise d’adieu. Alors on sort du lit après une petite heure de plaisir, membres endoloris régénérés. Surmonter le rire et l’ennui pour tâter la volupté.
Photos : Eva Blue (nouvel onglet)

Brasser la merde