silent weapons for quiet wars

Concerts · 3 décembre 2013 · le 05 novembre 2013, Toulouse / Blagnac

Novelum 2013

Cosmopolitisme et exigence

par Johann Tournebize

Avec sa 16ème édition qui avait lieu du 5 au 26 novembre, le festival Novelum (nouvel onglet) s'impose comme la référence en terme de musiques contemporaines et expérimentales sur Toulouse. Dans cette scène peu développée ici, le studio éOle (nouvel onglet), organisateur du festival, se tourne cette année vers l'Europe et propose une série de représentations qui reflètent leur volonté d'indépendance et de création musicale.

- mardi 5 novembre -

Les sœurs Katia et Marielle Labèque ouvrent le festival avec leur projet Minimalist Dream House dans la grande salle d'Odyssud à Blagnac. Salle quasiment pleine (près de 900 personnes), moyenne d'âge d'environ 50 ans, c'est sans aucun doute la soirée la plus accessible de Novelum. Leur projet propose, pendant 3h de concert tout de même, de balayer le courant minimaliste - rien que ça. Sont donc annoncées notamment des oeuvres de Erik Satie, John Cage, Arvo Pärt, Philip Glass, Terry Riley ainsi que des reprises de Brian Eno, Radiohead, Glenn Branca, Sonic Youth, Suicide. Un programme pour le moins alléchant, qui se décline en trois parties : Dawn, Rock 'n Rollers et enfin Europeans & Experimentalists.

La première partie introductive est jouée à un ou deux pianos par les deux sœurs mais manque de réelle cohésion entre les diverses pièces. Les morceaux s'enchaînent rapidement avec pour seule transition les applaudissements des spectateurs face au salut déférent des Labèque, tandis que l'on reste un peu sceptique face à ce récital un peu académique. Four Movements de Philip Glass relève tout de même ce début de concert où le duo cloue sans peine le public.

La seconde partie débute avec une reprise du fameux In C de Terry Riley, et voit surtout les pianistes rejointes par Nicola Tescari (claviers), David Chalmin (guitare électrique), Alexandre Maillard (basse) et Raphaël Séguinier (percussions). Le groupe déploie alors toute son énergie au cours de ce long morceau, pendant lequel on a l'impression qu'il n'est qu'un seul muscle, se contractant avec de plus en plus d'insistance, et libérant sur les spectateurs ses vagues d’intensité. Vient ensuite Pyramid Song de Radiohead, où David Chalmin prête sa voix mais n'a pas l'air très à l'aise dans cet exercice, en dépit de sa voix. On le retrouve cependant un peu plus tard, totalement transformé - quasi déchaîné à vrai dire -, sur une reprise de Ghost Rider de Suicide, où il écrase littéralement les doutes que l'on avait juste avant. Là encore, les morceaux/reprises se suivent de façon encore hétérogène (In Dark Trees de Brian Eno, Free to X de Raphaël Séguinier, Lesson n°1 de Glenn Branca, Free City Rhymes de Sonic Youth, Gameland de David Chalmin) mais gagnent en cohésion grâce à l’intelligence des interprétations du groupe ; on sent les musiciens déverser toute leur énergie dans ces compositions, surtout lors des nombreux crescendos assez impressionnants. On peut néanmoins douter de la pertinence de placer le morceau de Radiohead, dont l'énergie mollassonne le plaçait largement en deçà du reste de leur sélection. C'est cependant le seul léger bémol à cette très bonne seconde partie, qui a rapidement effacé le sentiment mitigé de la première.

Arrive le second entracte où Katia Labèque, souriante, remercie le public : "On est vraiment super contents que vous soyez restés", et prévient que la dernière partie va être beaucoup plus expérimentale pour que ceux qui souhaitent partir le fassent sans hésiter. Original.

Après une courte introduction de Marielle Labèque sur des pièces de Howard Skempton, le batteur se place au piano pour interpréter 1+1 de Philip Glass, en frappant le cadre du piano de ses phalanges. Des boucles se chargent de superposer les strates successives de ses frappes, face à un public sidéré qui tente tant bien que mal de se lever pour mieux percer l'origine de ce son émanant du piano. Le concert se pare progressivement de musique drone et se conclut par The Tortoise, His Dreams and Journeys de La Monte Young, pièce de 20 min de drone pur, à la lente ascension froide et métallique, qui culmine vers une violence viscérale. Agacé par ce type de musique plus électronique, une partie du public, très sage jusqu'à présent, s'impatiente. On regrette alors que certaines personnes n'aient pas suivi les conseils de Katia Labèque pour rentrer chez eux prendre une tisane (véridique).

Difficile, même en 3h, de parcourir tout le courant minimaliste, on regrettera notamment l'absence de pièces de Steve Reich et d'Aphex Twin, pourtant annoncées. Avec un programme assez ambitieux, Minimalist Dream House arrive cependant à esquisser bon nombre d'aspects de ce répertoire, par ses interprétations aussi variées que réussies.

- mercredi 6 novembre -

L'impatience est à son comble ce soir, puisque ce n'est autre que Pierre Henry, un des précurseurs des musiques électroacoustiques et concrètes, qui vient nous donner une représentation de son Apocalypse de Jean, œuvre de 1968. Du haut de ses 87 ans, il diffuse depuis son pupitre de contrôle son oratorio électronique en 5 temps avec la voix de Jean Négroni, sur un texte de Georges Lévitte traduit et adapté du Nouveau Testament, au travers de 80 haut-parleurs répartis dans tout le Théâtre du Capitole. Son pupitre fait fasse à la scène, où l'armée de haut-parleurs n'attend que son signal pour fondre sur nos conduits auditifs.

Son arme de frappe est la matière sonore. Ce son brut qu'il va modeler, tordre, déchirer, compresser, tantôt dans les aigus au-delà du tolérable, tantôt dans les basses assourdissantes. Ses distorsions sonores sont souvent accompagnées d'un support visuel, projections abstraites difficilement identifiables, entre le combat de squelettes pour certains ou d'araignées d'eau pour d'autres, et renforcent l'immersion dans ce délire sonore terrassant. La voix de Jean Négroni est ici tel un outil de travail supplémentaire pour Pierre Henry : il l'amplifie, l'étire et la ralentit et pour mieux envahir l'espace de ses mots via une spatialisation du son spectaculaire.

Le tiers de la terre fut brûlé

Le tiers de la mer devint sang

Le tiers des fleuves devint absinthe

Le tiers du ciel s’obscurcit

Cette spatialisation lui permet de nous plonger dans des ambiances surréelles et angoissantes, au cœur d'une meute de loups, par exemple.

Point d'orgue du concert, lorsque - évidemment - l'Apocalypse s'abat littéralement sur nos oreilles, les mots de Jean Négroni appuient les allitérations et deviennent des sifflement vipérins terrifiants, répétés et démultipliés, qui instaurent alors une atmosphère digne des plus grands films d'épouvante pour révéler le nom de la Bête : « Six cent soixante-six ».

Retranscrire l'Apocalypse de Jean, c'est comme tenter de résumer Sans Soleil de Chris Marker. L'apocalypse se vit plus que ne se raconte, c'est une expérience à part entière que des mots n'arriveraient qu'à vulgariser. C'est aussi une expérience physique, dont on ressort lessivés et éreintés.

- mardi 12 novembre -

Après le niveau d'exigence des derniers concerts - on pense surtout à celui de Pierre Henry -, on ne pouvait qu'être circonspect en lisant la programmation de cette soirée à Saint Pierre des Cuisines (Toulouse), qui indiquait un récital piano et électronique par le jeune Kai Schumacher, avec diverses interprétations, dont notamment de Muse, Prodigy. D'autant plus que celles-ci allaient côtoyer des œuvres du collectif éOle (Bertrand Dubedout et Pierre Jodlowski), réservées à un tout autre public, on appréhendait donc légèrement ce mélange.

Le pianiste entame les hostilités avec The Body of Your Dreams de Jacob TV, qui utilise des fragments d'un texte tiré d'une publicité. En insérant ses notes dans ces fragments répétés à l'extrême, il ponctue ce texte, comble progressivement chaque blanc puis accompagne ces voix avec une rapidité effarante, d'une façon d'autant plus prononcée et insistante que l'intonation des paroles est forte. C'est assez déstabilisant, mais particulièrement efficace et réussi comme introduction.

Lassé de n'être qu'un "simple" pianiste jouant en solo lors de ses représentations, il nous explique qu'il s'est ensuite approprié tous les rôles qu'il lui était possible sur scène. C'est sur The Adventures of Norby de Keith Kirchoff et One Man Band de Moritz Eggert qu'il expulsera toute cette énergie créatrice. La première pièce, théâtralisée, s'inspire de l’œuvre d'Asimov intitulée Norby, le robot déjanté et se révèle être un véritable défouloir pour le jeune homme. Il y mêle piano et enregistrements électroniques aussi imprévisibles qu'improbables, pulvérisant ainsi les frontières entre les genres musicaux et surtout, dans le second morceau, les conventions pianistiques trop rigides à son goût. Il utilisera ses paumes pour malmener les touches, ses avant-bras, son menton, son pied (!!) - le tout évidemment avec une dextérité impressionnante -, puis s'appropriera le couvercle du piano pour en faire un instrument percussif en le refermant violemment, jouera des baguettes sur le plancher de la salle, des maillets sur les cordes du piano et le cadre en fonte, et cela parfois simultanément. En exagérant délibérément chaque geste pour mieux se moquer du cadre strict dont il se défait, il enverra voler ses partitions qui rejoindront le tapis de feuilles à ses pieds sur lequel il marchera allègrement. Sur un fond de bruit blanc grandissant, il maltraitera les touches, invoquant une armée de notes terrifiantes, qui seront rapidement délaissées en faveur d'une mélodie de boîte à musique pour endormir votre nourrisson. Cet exercice de style totalement fou aurait pu rapidement tourner au massacre, sans l'habileté et la maîtrise de Schumacher, qui transcende ce récital par sa mise en scène et surprend ainsi diablement.

Après son interprétation de Vrishti de Bertrand Dubedout, le summum de cette soirée sera sans nul doute Série Rose de Pierre Jodlowski, pour "piano et bande-son stéréophonique". Cette pièce est un film où le pianiste est au centre de la mise en scène, acteur projeté dans une pièce à l'atmosphère moite et dangereuse.

We have to get awayWe have to get some moneyI know a guyHe pays girls to party with himHe always have alotta cash

Have you partied with him ?

I used to

You like it ?

No, honey.. it was part of the deal

Le piano accompagne les souffles suaves et dialogues inquiétants (tirés du chef d'oeuvre Lost Highway de Lynch), navigue dans un terrain à risque en esquivant arrangements électroniques et glitchs mouvants qui s'immiscent au fur et à mesure, dans un lieu que notre imagination assimile rapidement à un tripot ou un bordel malfamé. Des gémissements passionnés achèvent Série Rose, au rythme du martèlement effréné des doigts du pianiste sur les touches du piano, dont l'autre main caresse sensuellement le cadre de son instrument, enrichissant cette interprétation d'un arrière-goût aussi dérangeant que pornographique.

Son set se termine par des interprétations des classiques de son adolescence : Space Oddity de David Bowie (retranscrit pour piano/électronique par Toros Can et Korhan Erel), Uno de Muse, Out of Space de Prodigy et en (excellent) rappel Killing the Name de Rage Against the Machine. Si le premier morceau est tellement dépouillé et rongé jusqu'à la moelle qu'il n'en reste que le nom, les deux suivants n'arriveront malheureusement pas à se défaire de leur version originale. Les compositions outrageusement grandiloquentes de Muse transpirent de l'horrible schéma couplet/refrain toujours présent, de même que les compositions à deux balles de Prodigy, que Schumacher tente vainement de masquer par sa virtuosité et son déballage de notes au kilomètre.

Bien que les dernières reprises dénotent en termes d'inventivité et de richesse des compositions par rapport à ses précédentes interprétations, cela ne gâche en rien l'excellente surprise de cette soirée, au carrefour de mises en scène théâtrales et d'évocations ciné-porno sur fond de folie.

- mardi 19 novembre -

"Un itinéraire dévolu à l'inouï et aux interstices entre son et image" est ce qu'on peut lire en présentation de ce concert de Louise Harris et Jean-Jacques Godron qui se déroule ce soir-là au Théâtre Garonne.

Ce dernier, clarinettiste français de formation, interprète des œuvres de Hèctor Parra (Time Fileds I), Maurilio Cacciatore (Concertino) et Helmut Lachenmann (Dal niente - Intérieur III).

Si les compositions en elles-mêmes ne me touchent pas particulièrement, la maîtrise du musicien est assez bluffante. Sur Dal niente, plus intéressant de tous, Lachenmann nous invite à un jeu de notes "réelles" qui laisse petit à petit la place aux souffles ténus du musicien dans son instrument. Inspirations et expirations dans le bec de sa clarinette s'alternent, au rythme de ses doigts qui parcourent l'instrument à la lecture de cette partition de l'infime. De brèves notes "classiques" viennent ponctuer son dialogue respiratoire, qui pousse l'auditeur à tendre l'oreille et à interpréter visuellement son langage corporel lorsqu'il enchaîne trop rapidement ses inspirations et expirations.

La jeune compositrice britannique, Louise Harris, propose quant à elle ses créations électroniques et électroacoustiques qui se mêlent intimement avec ses supports visuels. Sur le très réussi fuzee, le spectateur est plongé dans un dédale visuel et sonore d'horloger, où les fréquences des nombreux mécanismes sont projetés à l'écran sous forme de lignes et de cercles de plus en plus envahissants, au fur et à mesure que de nouvelles sonorités hypnotiques apparaissent.

Après son sys_m1 sur 8 canaux, reposant très intelligemment sur la spatialisation d'objets sonores, Harris nous présente intervention : coaction. En jouant sur l'interaction entre l'électronique et la vidéo, elle crée deux entités liées qui évoluent sur un fil, dont les oscillations tentent de rompre ce point d'équilibre sommaire, à l'image de ces formes géométriques projetées qui semblent vouloir sortir du cadre trop restreint de leurs contours.

Chaque création interagit en direct avec l'autre, provoquant des comportements non contrôlés. Mais cette symbiose imprévisible s'avère au final trop instable, sombre progressivement dans le chaos et plie sous les déflagrations géométriques.

- mercredi 20 novembre -

Le concert de ce soir a lieu au Petit Théâtre Saint-Exupère à Blagnac. La petite salle accueille le quatuor norvégien Lemur pour une création en collaboration avec Benjamin Maumusdu GMEA (Groupe de Musique Électroacoustique d'Albi), et Philippe Mion, pour une œuvre acousmatique sur un texte de Henri Michaux.

Composé de Bjørnar Habbestad (flûte), Hild Sofie Tafjord (cor), Lene Grenager (violoncelle) et Michael Duch (contrebasse), l'ensemble Lemur allie musique classique, noise et free-jazz et fait partie de cette scène norvégienne si bouillonnante. Ils ont collaboré avec des musiciens aussi recommandables que Mats Gustafsson, Paal Nilssen-Love, Nikos Veliotis (violoncelliste de Mohammad), ainsi qu'avec des musiciens de la scène avant-gardiste japonaise tels que Otomo Yoshihide et Sachiko M (que l'on retrouve sur l'album Jo Ha Kyū de Gaspar Claus). Toutes ces références laissent donc présager un concert des plus intéressants. Ils nous présentent ce soir leur nouvelle création, Mikrophonie, qui vise à créer une nouvelle situation d'écoute. Des microphones sont disposés au plus près des instruments pour livrer une musique de l'infime, pour explorer au microscope sonore cet univers à la fois si proche et étranger à nos oreilles. Des casques wi-fi sont prêtés lors de la première partie de cette pièce, conçue pour ce type d'écoute sans fil, pour mieux s'immiscer au cœur des instruments.

On assiste à un impressionnant décalage audio-visuel. Les sons auxquels ces instruments nous avaient habitués sont totalement transformés et il nous faut un peu de temps afin d'associer ces nouvelles sonorités à l'instrument et aux gestes correspondants. Les musiciens utilisent leurs instruments jusque dans leurs moindres recoins, exploitant toutes ses possibilités : le corps de la contrebasse et du violoncelle sert de terrain de jeu pour l'archet et les mains des deux musiciens. Chaque corde pincée prend des allures de pas de géant qui retentit au lointain. Le trombone donne la sensation de se trouver dans un conduit sous-terrain sous haute pression, menaçant d'exploser tel un volcan. Le décalage est encore plus saisissant si l'on retire nos casques : des sons ridiculement faibles sont émis par les quatre musiciens qui semblent s'acharner sur leur instrument. Lors de la seconde partie de la pièce, le son est désormais diffusé par les nombreuses enceintes réparties dans la salle, mais les microphones restent inchangés, donnant l'impression d'être au sein des instruments d'un orchestre jouant à plein volume. L'expérience est surprenante et totale, pour ce qui s'avère être un des concerts les plus impressionnants du festival.

Après un court entracte, Philippe Mion entre en scène pour son oratorio électronique, Je joue pour faire de la fumée, basé sur Premières Impressions de Henri Michaux (extrait de Passages). Ce dernier, poète d'origine belge, est notamment réputé pour son accointance avec les drogues (principalement la mescaline) comme source de création artistique. L’œuvre de Mion est diffusée sur plus d'une dizaine d'enceintes et plusieurs voies.

Son travail sur la spatialisation du son est particulièrement poussé : il développe l'espace, y crée des volumes en mouvement incessant, des textures glissantes qui s'apparentent à du sable et renforce l'immersion dans ces structures sonores par les textes de Michaux :

Ne m’étant pas, enfant, prêté à jouer avec le sable des plages [...].

Dans ma musique, il y a beaucoup de silence.

Il y a surtout du silence.

Il y a du silence avant tout qui doit prendre place.

De nombreux passages s'apparentent à des hallucinations auditives (le fameux Oiseau-pic), véritable trip sous mescaline sonore où les repères se sont entièrement évanouis. Même si quelques (trop) courtes montées en puissance transcendent momentanément cette pièce, on en reste assez distant dans l'ensemble, et celle-ci aurait peut-être gagné à être accompagnée de visuels pour ne pas relâcher l'attention de l'auditeur.

- lundi 25 / mardi 26 novembre -

Dernière date de Novelum et probablement la plus attendue, Franck Vigroux vient clore l'édition 2013 de ce festival. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ses travaux, le multi-instrumentaliste français a fondé le label D'Autres Cordes, puis une compagnie du même nom, par le biais desquels ses albums et créations voient le jour. À la base guitariste expérimental embrassant l'électroacoustique et la musique bruitiste, il partage régulièrement la scène avec d'autres artistes très respectables - dont notamment Mika Vainio dont on fait souvent l'éloge ici. Vigroux nous présente ce soir sa toute dernière création, nommée Aucun Lieu. Des protections auditives sont fournies aux moins téméraires à l'entrée du CDC (Centre de Développement Chorégraphique de Toulouse), peu rassurés par les mises en garde à l'accueil, et ne font qu'attiser notre attente pour cette représentation.

Représentation donc, car il ne s'agit pas d'une simple performance musicale mais d'une création hybride mêlant vidéo, danse et musique, sorte "d'opéra-vidéo" et de "concert-chorégraphié". Par l'intermédiaire de deux maillages noirs et transparents disposés l'un derrière l'autre face aux spectateurs (ainsi qu'un dernier grand écran au fond de la scène), et sur lesquels sont projetés les vidéos de Kurt D'Haeseleer, les dimensions de la scène lorgnent vers un infini où nos perceptions perdent leurs accroches habituelles. La petite salle prend rapidement des allures d'usine délabrée, pendant que des explosions rugueuses viennent cueillir le spectateur au dépourvu. Le ton, à la saveur industrielle et noise, est donné d'emblée. Se mouvant entre les divers écrans avec une lenteur poussée à l'extrême, comme si ralentie par la densité du son, la danseuse Azusa Takeuchi renforce ce sentiment d'oppression. Les vidéos, elles, abstraites au début, laissent deviner des corps (de femmes ?), et font ensuite place à un brouillard de lignes vertes. Ébranlé par les attaques épidermiques des déflagrations, le visuel se dérobe, devient poussière, et laisse apparaître le corps allongé de la danseuse, imperturbable, ses quatre membres tendus vers le haut.

Vigroux délivre régulièrement quelques paroles, souvent obscures, parfois déformées, pour brouiller davantage nos repères. Ceux-là ne seront pas épargnés par les visuels changeants : une jeune femme ressemblant étrangement à la danseuse, des maisons qui défilent à la lumière du printemps, des corps accroupis, fantomatiques et aux allures de troupeau humain, tandis que Takeuchi laisse doucement échapper quelques mots en japonais. Et, lorsque le second voile tombe, les éléments se déchaînent, les pulsations effrénées des lumières aveuglantes maltraitent nos rétines, au rythme des décharges noise de Vigroux. Des tourbillons d'oiseaux (ou seraient-ce des formes humaines ?) prennent alors forme, au dessus du corps quasi-figé de la danseuse, qui contemple son ombre projetée : sa Némésis.

Une voix synthétique fait son apparition : Épelle P-A-R-T-I-R, répète-t-elle. Un plan s'éloigne d'une large bâtisse sous la neige, on y distingue deux personnages immobiles derrière les vitres, alors que le corps de Takeuchi réapparaît, sous un costume intégral de couleur peau, lui faisant perdre son identité. Après un final brutal, la scène reste plongée dans le noir pendant plusieurs secondes qui s'étirent longuement. Nous sommes arrivés à destination.

Aucun Lieu projette des réalités où l'humain n'est plus, ou, à l'inverse, projette des formes humaines évoluant péniblement dans un monde sans contour. PARTIR ? Oui, l'humain a peut-être fui ces saisons qui reviennent inlassablement, ses repères tangibles, pour s'échapper dans cette nouvelle dimension, irréelle, utopique. Par une mise en scène millimétrée, Franck Vigroux subjugue et abat nos sens pour nous projeter dans sa vision de cet univers de l'imaginaire, de l'impossible. En réussissant à combiner parfaitement sa musique abrasive à la chorégraphie, aux vidéos et aux lumières, il délivre une expérience totale, sans concession, un uppercut sensoriel démesuré.

En faisant très peu de compromis dans leur programmation, Novelum est le festival incontournable en musique contemporaine et expérimentale à Toulouse, à la fois exigeant, novateur et toujours pertinent. Très peu de fausses notes donc dans cette cuvée 2013 (mis à part la soirée sur Robert Ashley, sciemment oubliée dans ces lignes), qui aura su bousculer nos sens et nous surprendre à maintes reprises. Les performances de Franck Vigroux (claque de l'année) et des norvégiens Lemur se hissent ainsi en tête d'une sélection plus que convaincante.

Photos : Laurent Ilhe.

Johann Tournebize

Brasser la merde

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