silent weapons for quiet wars

Concerts · 23 avril 2015 · le 16 avril 2015, L'Aéronef (Lille)

Godspeed You! Black Emperor + Carla Bozulich

Only hope remains

par Blacksad

Lorsque mon cher frère jumeau m'a annoncé, il y a peut-être un mois de ça, que Godspeed You! Black Emperor passait à Lille, je fus pris entre deux feux. D'un côté, j'aime beaucoup Godspeed et le fait qu'ils passent dans une salle comme l'Aéronef, certes spacieuse, mais assez accueillante, me faisait pressentir un moment merveilleux. De l'autre côté, n'allais-je pas être perdu au milieu de cette horde de gauchistes mal peignés, hurlant "HOPE" à pleins poumons presque aussi bien qu'ils récitent l'Internationale en temps de réunions syndicales? Moi, simple amoureux de Godspeed, n'allais-je pas être conspué pour ne pas connaitre par cœur la progression d'accords du Sad Mafioso? Et puis, mince, leur live n'a-t-il pas été décrié par nombre de musicophiles sérieux, Lexo7 (notre maître à tous, soit-dit en passant) compris? C'est pourtant le cœur léger et sans inquiétude que j'atteignais l'Aeronef en ce mercredi qui sentait déjà l'été, pour ce qui serait, dans le pire des cas, un bon moment avec mon frère Pierre.

Pour poursuivre ce déroulé affreusement cliché, bien trop personnel et, vous l'aurez deviné, chronologique, je dois vous présenter Vincent. Vincent, c'est un barbu solitaire avec lequel Pierre et moi avons vite sympathisé : âgé de "Soixante-Douze Mille Ans", musicien, connaisseur hors pair de la galaxie Godspidienne, et, entre autres, fier possesseur de la première édition de leur superbe premier LP. Et bien, Vincent me fut certes d'une grande aide pour oublier l'excitation teintée de peur séparant la première partie de la tête d'affiche, mais m'aura surtout fait un bref récapitulatif du Curriculum de Carla Bozulich, première partie d'une classe assez géniale. Carla débarque, joli haut rouge, souriante, simplement accompagnée de son compatriote italien Don The Tiger, et elle offre un folk rock déstructuré, bruitiste, atteignant d'inattendus sommets de puissance quand deux membres de Godspeed les rejoignent sur scène.

Se laissant parfois aller à d'étranges délires (“This song is for the guy on the bus, but fuck, we're all the guy on the bus...”), Carla balancera un set de trois quarts d'heures, laissant son camarade originaire du pays des olives programmer des boucles bruitistes, et les deux transfuges de la tête d'affiche jouer comme si ils combattaient l'enfer. Pourtant, la canadienne reste la seule maîtresse de son live, son charisme, aussi bien vocal que physique (regard pénétrant et corps élastique), détruisant tout. C'est ainsi que s'enchaînent des murs de guitares, des sons quasi-indus, mais aussi des instants gracieux marqués par une pureté folk. Swans qui rencontreraient Sonic Youth. Vous l'aurez compris, l'ensemble ne tient en place que par la puissance de Bozulich. Absorbé par cette découverte, je ne vois pas le temps passer, et seul le bruit produit quand la belle éteint l'ampli me rappelle qu'il y a quand même un groupe après. “Click!” forever. (ndrc : pour les mauvais élèves, genre notre chroniqueur du jour, nous vous avions déjà parlé de la fabuleuse Carla dans nos pages).

Bon, maintenant que les préliminaires sont finis, on s'est bien marrés, on discute, on dit à notre voisin à quel point la première partie était cool, mais bon, on s'impatiente. On en profite pour jeter un oeil au public : des jeunes hypes qui sont la pour prendre des snaps et se coller au bar en affirmant “aimer la vibe qui se dégage”, des californiens expatriés à Paris (“ou des parisiens qui se la pètent en parlant anglais”, m'indique Vincent, originaire de la capitale), quelques vieux briscards passionnés. En tout cas, moi et mon frère sommes les plus jeunes de la salle, mais après tout, quel ado fouille au-delà de la merde qu'on lui balance, aujourd'hui? Mais cessons de passer pour un connard prétentieux, car les amplis de la salle cessent de cracher du Patton pour nous faire patienter, et le son surgit. Vite, il nous reste 4 minutes pour aller pisser, poser sa bière, se préparer psychologiquement, avoir les bouchons d'oreilles à portée de main. Putain, mais ça commence par un drone, on va s'emmerder pendant deux heures, Efrim à pété les plombs.

Sauf que non.

Cessons d'écrire ce compte-rendu entièrement chronologiquement, c'est insupportable.

Commençons par quelque chose que j'aurais du préciser depuis pas mal de temps : je n'ai pas trop aimé le dernier Godspeed. Mélodiquement inepte, à l'ambiance plombée et tout à fait dépressive, l'éclat de l'efficace Piss Crowns Are Trebled ne suffisait pas à faire de Asunder, Sweet And Other Distress un vrai bon disque. Alors soit, j'étais dubitatif. Evidemment, j'avais peur de me prendre deux heures de drone méchant dans la gueule. Mais lorsque les musiciens arrivent sur scène et que démarre le fameux, l'immense Hope Drone, j'avoue être conquis. Au cours de ces deux heures, soit, on peut ressentir un malaise, être géné par toute cette lourdeur, et oui, quand les musiciens commencent à jouer de leur archet sur une cymbale, tout cela sonnera affreusement faux, comme une démonstration technique prétentieuse et informe, rythmée uniquement par une puissance qui irait au-delà de la musique. Mais cette ambiance ultra-émotionnelle, ce que d'aucuns appelleront de la naïveté, n'est-ce pas ce qui fait la puissance de la musique de Godspeed You! Black Emperor? Même dans le motto, dans la loi tacite qu'impose Godspeed, le “HOPE”, n'y a-t-il pas quelque chose d'absolument ridicule, à prêcher l'effondrement de la civilisation depuis maintenant 20 ans? Pire, sur scène, ce soir, l'écran derrière le groupe, d'une taille tout à fait satisfaisante, hurlera aussi violemment que les guitares, le projectionniste du groupe balançant, en vrac, des photos de cadavres, des images de la bourse agricole de Chicago, d'une ville asiatique, d'immeubles froids et vides. Mais qu'importe. L'important, c'est que Efrim Menuck, personnage inclassable et impénétrable, barbe volumineuse et coupe de clochard au vent, achève le Hope Drone avec un charisme aussi naturel que fascinant. Je suis déjà conquis. Je sais que je vais aimer ce que je vais voir ce soir.

Une partie du public semble s'être trompé de concert : un type bat des coudes et discutaille sans arrêt pour négocier une place au premier rang, s'amenant une quantité non négligeable de quolibets plus ou moins sympathiques, le pire étant “t'es vraiment pas la moitié d'un trou d'balle”. Une heure plus tard, une groupie hurlera “Allez!” pendant une montée lente de guitares, recevant un regard noir de la moitié de la salle. Le groupe s'en moque, évidemment. Non pas qu'ils soient froids, distants, hautains. Aux yeux de celui qui connaît mal Godspeed, cela paraîtra odieux, mais c'est comme ça, Godspeed, c'est autre chose : c'est deux heures sans un mot, tout juste des regards, de très légers sourires, des musiciens qui se tordent mais ne font pas que fixer leur instrument. C'est déjà beaucoup. Un rien aurait suffit. C'est d'autant plus rassurant que le groupe sera un tout petit peu généreux, ce soir, offrant, oh, bonheur, Moya. Pendant que Sophie perd ses moyens sur son violon, que Moya (le guitariste, j'entends) est parti dans un autre monde, et que Efrim est possédé par sa guitare, les émotions sont diverses, passant d'une nostalgie teintée d'infantilité face à un morceau qu'on a tant aimé et qui s'offre enfin à nous, à une rage héroïque, quand, poings sérrés sur la barrière, yeux fermés, on s'envole, à notre tour, vers les émeutes lentes du Canada. Les autres morceaux connus, le toujours superbe Mladic et le Behemoth qui n'aurait jamais dû rejoindre les studios, perdent en beauté pure ce qu'ils gagnent en explosion martiale, concrétisée par des nappes drone déchirantes, et les percussions du tandem Aidan Girt / Timothy Herzog, encore plus majestueuses que sur disque.

Ces morceaux déjà connus ne sont pourtant, je pense, même pas les meilleurs moments du set. En effet, deux nouveaux morceaux ont été joués. Le premier laisse d'abord perplexe, laissant penser à une longue plainte, mais bien vite, les visuels (dont je ne vous ai pas assez parlés) se transforment au même rythme que la musique, passant d'immeubles aux formes froides et aux couleurs immaculées à des textes défilant bien trop rapidement pour être lisibles. Le morceau, classe, majestueux, rappelle davantage le Godspeed de Slow Riot ou Lift Your Skinny Fits que le Godspeed actuel. Quand à l'autre morceau, il subjugue par son organisation en deux parties distinctes, aussi bien d'un point de vue musical que visuel : les premières minutes sont une longue montée en puissance, magnifique, orchestrale (la contrebasse est sortie), auxquelles se greffent des images aux couleurs chaudes, montrant des symboles explicites d'espoirs : fleurs, phare, papillon. Mais quand la seconde partie s'engage, le tout explose, l'espoir disparaît au profit d'une noirceur absolue, d'une ambiance bruitiste, ou le retour du noir et blanc dessine des maisons brûlées, des routes détruites, des tunnels inquiétants. Bon, il est difficile de juger le morceau maintenant, mais ce pourrait bien être le meilleur truc qu'ils aient composés depuis la reformation.

Après deux heures plus dix minutes en comptant les boucles en intro et en conclusion, les musiciens saluent. Efrim, qui, m'assure-t-on, aime beaucoup les gamins du premier rang (on lui doit cette phrase : “We play for the kids in the front row because we used to be the kids of the front row”), salue lui aussi, de la main, grand sourire. Fait-il ça à chaque fois ou a-t-il senti quelque chose? On s'en fout, on applaudit, on crie. Beaucoup hurlent pour un rappel, qui n'arrivera jamais, m'assure mon camarade barbu. C'est mieux ainsi. On lui passe une adresse mail, il a un tumblr que nous suivront avec attention. On se reverra si le Zion passe à Paris ou ici, dans le Nord. Adieux même pas tristes. Adieux évidemment remplis d'espoir : mon corps est brisé, mes tympans agressés, mes yeux charmés. Mais seul l'espoir demeure.

Désolé, cher Lexo, désolé, cher Dr. Somath (qui les a trouvés lourdingues sur les planches) pour les chroniques dithyrambiques publiées ici, que ce compte-rendu rejoint parfaitement. Peut-être que c'était le pire live du monde et que je me suis fourvoyé. Mais ce soir, je le dis, le revendique : Godspeed m'a tuer.

(Les photos, issues de la dernière tournée, sont diffusées avec l'aimable accord de Laura Ciraudo et Sandra Garrido.)

Blacksad

Brasser la merde

2 commentaires

  1. Benjo

    Pour le rappel, il faut insister un peu, comme hier au Bataclan, une bonne dizaine de minutes à crier et taper les mains, et les lumières se ré-éteignent, et la moitié du public qui est restée peu ainsi profiter d'un rab avec Moya.

    Merci pigiste, Godspeed m'a tué aussi. Allez !

  2. El rodeo

    J'y étais, et j'ai pris une belle claque. Je ne sais pas si je me suis fourvoyé aussi, mais si c'est le cas, c'était avec grand plaisir...

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