Concerts · 2 mai 2014 · le 19 avril 2014, Canal 93 (Bobigny)
Rejufest : 10 ans du label REJUVENATION
" Pourquoi il sort sa bite le chanteur ? "
par Dr. Somath
DAY 1
Réunion d’infâmes snobs scélérats sans une seule trace de sentiment, regroupement de joueurs à la petite semaine et amoureux des vicissitudes d’un des labels les plus respectables de la capitale : Rejuvenation Records fêtait ses dix ans, ce week-end de Pâques, au Canal 93, à Bobigny. Un lieu franchement agréable, une découverte bienvenue à l’heure où sélectionner une salle de qualité à Paris relève de l’absurde ou de la résignation, une plaisante sensation qui fait humer les premières molécules de printemps avec d’autant plus de passion puisque sortir de la salle avec sa bière est autorisé. Personnel avenant, espace bar stylisé et salle à taille humaine, tout était réuni pour exploiter au maximum les capacités de chaque bande de musiciens présent pour le week-end.
Thomas le Corre
Le festival était également l’occasion d’exposer le travail de Stéphane Rad Party, collectionnant les crayonnés de bon aloi et des textes regroupant chroniques, live reports et autres tranches de vie que l’on pouvait admirer derrière Thomas le Corre, premier acte solo que j’ai malheureusement raté. Stéphane, que l’on retrouve d’ailleurs au chant dans le premier groupe qui travaillera la scène ce soir, Crippled Old Farts. Du hardcore vieille école classique dans la forme et le fond, trente minutes de riffs haletants et cavalcades tambour battant, je ne suis point un spécialiste du genre mais ce fût une plaisante introduction.
Suit Totale Eclipse. Soit le meilleur groupe de Lyon. De France. Du monde. Et soit les trois mecs les plus immodérément cools de la sphère mondiale du punk rock. Séb Radix, super héros de la basse, poses de planqué, souples, grimaces abordables et une infatigable joie de jouer qui jaillit sur son visage. Nico Poisson, auteur d’un des tappings les plus traumatisants des années 2000 au sein des Rubiks, pains aléatoires mais indéniable volonté de bien faire et mélodies à enterrer quelques générations de besogneux. Franck Gaffer, batteur aux mille groupes, partagé entre Guitar Hero, free jazz et pop de chambre mais, surtout, un jeu particulièrement unique n’ayant, à ce jour, rencontré aucun semblable. Il en résulte une musique belle comme un après-midi de printemps, comme un ciel bleu saupoudré de gros et confortables nuages laiteux qui exploseraient d’une minute à l’autre par mille couleurs différentes, et même si le son peinait quelque fois par manque de puissance, Totale Eclipse creuse sans forcer la fosse commune pour une palanquée de groupes interchangeables et sans commune mesure avec la classe et la créativité des lyonnais.
Totale Eclipse
Sévère changement de plateau par la suite, Revok a pris la scène, fini les plans funk, la déconne et les sauts de cabris. Désespoir, noirceur de l’âme et sombre futur, le programme est sérieux et la charge, monumentale. Le point d’orgue est atteint sur Tunnel, ce morceau si obsédant qui débute comme un feu de fureur contrarié et s’allonge indéfiniment sur trois notes qui s’entortillent et qui se traînent dans la boue ; tirées par cette basse qui rampe, qui s’infiltre, qui creuse toujours plus bas, jusqu’à toucher le cœur du dégoût et de la folie. Autour de cet imposant morceau de colère, trente minutes de violence carnassière : réjouissant.
Pord prolonge et sublime cet abîme de destruction avec un set qui va toujours plus loin dans la maîtrise définitive, droite et sans pitié. Des fondations solides, des riffs taillés dans des blocs de ciments et une infrastructure à l’unité qui devient de plus en plus punitive : Pord possède les bases d’un ouvrage extrêmement fort et joue avec majesté sur cette intensité, cette tension de l’instant, lorsque le trio amène et travaille un plan au corps pour par la suite l’immobiliser et l’étouffer en une série de cris éructés vers la nuit. Staying Here, particulièrement, réenregistré pour leur dernier EP, fait tout péter avec ses dix minutes majestueuses et terrassantes.
Pord
Death to Pigs souffle son premier crachat une vingtaine de minutes plus tard. La différence est notable depuis que Julien d’Austrasian Goat tient la guitare, c’est la première fois que je les vois dans cette configuration et la tournure froide et méprisante que prennent les sales méfaits des messins s’en agrandit pleinement. Froide, la mâchoire serrée et la terreur sournoise, Death to Pigs laisse de côté les plans no wave à faire grincer le corps pour plus de saleté et de d’abandon au fin fond d’un brouillard de misère. Cela tient sur leur dernier album, Live at Karachi (chroniqué ici), mais en live, le groupe accélère largement ses morceaux et torche son set comme un hoquet de haine. Trop bon, trop court.
Death To Pigs
Les italiens de Lucertulas s’avancent sur scène. Le guitariste est temporaire, en sandales et hautement bourré : le concert sera définitivement sauvage. Des riffs qui s’envolent, qui se cognent les uns contre les autres dans un immense fracas de larsens, bestial et noble à la fois, à la limite de la cassure, de l’étourdissement, de l’éblouissement, d’un énorme éboulement d’arêtes saillantes et singulières. Le concert passe comme une assourdissante fusée, le volume est clairement monté d’un cran, et les trois italiens auront sonné l’ensemble de la salle.
Ten Volt Shock enchaîne sur le dernier concert de la soirée, les trois allemands auront le loisir de mobiliser l’intégralité de la salle pour les quelques premières échauffourées de la nuit. La musique du trio est sèchement binaire et conclue avec brio une soirée de haute voltige saisissant l’excellence à pleines mains par de nombreuses fois. Seule légère ombre au tableau, une affluence en-deçà des prévisions qui amenaient à considérer cette date comme un simple concert plus qu’une première journée de festival, l’ambiance en pâtissant quelque peu.
Ten Volt Shock
DAY 2
Deuxième jour du Reju Fest, les esprits s’éveillent et s’échauffent à travers les lueurs d’alcool du dimanche matin, résultat de la veille et d’une poignée de groupes au poing vengeur et aux riffs sans équivoque. Cette seconde soirée n’a point à pâlir face à la première, une fine sélection de groupes à l’aspect destructeur fortement prononcé, avec comme sévère point d’introduction le très polisson Seb and the Rhâa Dicks, bassiste de Totale Eclipse aux souples pantalonnades et au sourire badin, ici en solo, juste devant le bar. Armé d’un tas d’instruments et d’une formidable gouaille, on trouve ici une musique profondément sérieuse, exempt de toute mauvaises blagues, des morceaux recherchés qui questionnent le sens même de la musique rock dans l’art (sa fabuleuse trilogie inter-réflexive Fat Adolescent /Spit !/Arts VS Feelings), un titre hautement engagé contre les skins de Lyon, de multiples déclarations d’amour, cet artiste est indéniablement à fleur de peau et son univers, complexe mais abordable à la fois, ressemble à un immense bonbon multicolore.
Seb and the Rhâa Dicks
On se glisse doucement dans la salle, Computerstaat,soit les 2/3 de Kimmo, une guitare et un synthé, entament le premier concert sur scène de la journée. Froid, répétitif, sèche comme une claque derrière la nuque, la musique du duo sermonne ces ambiances crispantes, tendues et délétères que l’on reconnait lorsque l’on sent que tout se joue, que tout se décide et prend son sens. La complicité du couple est en tout cas vraiment belle à voir, et le set constitue une excellente entrée en matière pour cette soirée riche en amitié faisandée et en fausse candeur.
Computerstaat
Faisandé, un terme qui pourrait aisément coller aux Ultracoït. Devoir doctoral appliqué sur l’origine de la race humaine par l’analyse de son organe fondateur, ces quatre parisiens à la fraîcheur débridée ont l’ardeur des véritables scientifiques, n’hésitant pas une seconde à creuser toujours plus loin leur objet d’étude : la bite. Une conscience politique affirmée également à l’approche des européennes, avec de multiples lancers de tracts nous invitant aimablement à voter Mr. Dick, probablement un homme de bien portant avec élégance la toilette. Des costumes toujours aussi irrésistibles et l’intervention d’un homme-monstre pour faire souffler à Greg les 10 ans du label sur un beau gâteau. Trente minutes de riffs poutre et de cris de jeune vierge.
Ultracoït
Suit Fiend, groupe qui vient à peine de refaire surface après quelques saisons de repos. Une paire d’années qui leur a permis de remplacer le précédent batteur par la personne idéale, le mental tourné vers un pur esprit metal puisqu’il arborera pour ce concert un éclatant t-shirt rose, terriblement satanique. Ce qui n’empêchera pas le quatuor de développer de lourdes cargaisons de riffs, les yeux fixés vers le soleil et quelques brumes de divinités se balançant doucement dans la salle. Heitham(frontman de Senser), vers le milieu du set, cassera d’une manière assez hautement improbable une corde et sera donc dans l’obligation d’emprunter celle du garçon de Hawks, pour un bonus en terme d’écrasement de face tant celle-ci sonnera comme une montagne.
Sheik Anorak est le batteur de Totale Eclipse. Comme Seb, il évolue en solo. Comme Seb, il suinte la classe et le dévouement pour la cause mélodie. Auteur d’un insurpassable album sorti il y a quelques mois (et chroniqué ici), Franck continue son bonhomme de chemin en livrant sans forcer une poignée de concerts de haute volée. Il débute par deux tubes d’importance majuscule avec MLMS et Keep Your Hands Low. Cela suffit à souffler l’intégralité de la salle, les applaudissements fusent et les sourires fleurissent sur les visages. La suite sera malheureusement moins convaincante : le son laisse quelque peu à désirer et on ne reconnaît plus très bien les lignes d’éblouissement d’un de ses meilleurs morceaux, Stuck in There, introduit par l’outro de son dernier album.
Sheik Anorak
Berline 0.33, comme l’immense majorité des groupes de ce festival, s’amène un nouvel album sous le bras. Musique spectrale, fantomatique, froide comme la mort, élégante comme la brume et qui peut si vite basculer comme un cauchemar, là où l’on assassine la lumière pour ne garder que la nuit. La voix d’Emilie est toujours aussi fantastique, un cri qui se suspend très loin dans l’infini et qui se laisse soutenir par une section rythmique en feu, qui ressasse encore et encore les mêmes mauvais rêves jusqu’à l’insomnie. Un des meilleurs concerts du festival.
Berline 0.33
Après les Unlogistic que je n’aurais pas vus, Room 204 prend le relai afin de défendre Maximum Végétation (chroniqué ici). Le duo est devenu trio avec l’arrivée d’un deuxième guitariste, et l’erreur immédiate serait de penser à une collection de faces B de Papaye. Ce que ce groupe n’est évidemment pas, j’aurais plus tendance à dire que Room 204 joue du Papaye à la mauvaise vitesse. Les riffs sont plus lourds, plus tranchants, plus rocailleux et on trouve beaucoup moins de sources de joie extatiques et un peu débile qu’on peut trouver dans l’autre trio nantais. L’autre différence, et celle-ci est de taille, concerne Pierre-Antoine, soit le batteur de Papier Tigre, ici en train de s’afficher clairement comme un des batteurs les plus classes de l’univers mondial à regarder. Poses toutes en souples glissades de toms et moulinets caoutchouc des bras, le groove atteint clairement un niveau d’enculé.
Room 204
Hawks, les stars de la soirée (chroniquées il y a peu ici (nouvel onglet)), le groupe dont l’objectif tient au nombre de cadavres s’égarant dans la salle après chacun de leurs concerts, prend la scène. On se souvient de leur dernier passage en France, c’était à l’Espace B, et, à vrai dire, on ne s’en souvient plus vraiment tellement la bataille s’était terminée en une espèce de montagne de corps, les gens se montant les uns sur les autres tandis que l’édifice brûlait et que les âmes se sauvaient par la petite porte. Le résultat ne sera pas aussi efficace ici, les américains assurent toujours le show, le vrai, tatouages et sourcils froncés de rigueur, mais cela peine quelque peu à démarrer dans la salle. Sur scène, la musique de Hawks prend cette allure d’imposante boule de papier de verre froissée par une pluie de crachats. Puisée dans la glaise du blues, le groupe d’Atlanta écrase ses riffs comme une solide mare de pisse, en résulte 45 minutes de profonde sauvagerie et de totale perte de repères.
« Pourquoi il sort sa bite le chanteur ? Il a vraiment montré son cul ? » : c’est sur cet intense questionnement du vigile de l’entrée que se termine le Reju Fest, soit une généreuse dose de groupes surpassant sans forcer les standards de l’excellence. Cri de ralliement vers Greg Reju pour avoir organisé ce festival, à tout les groupes qui ont joué, à Hazam, pigiste rock a qui j’ai piqué les photos pour illustrer ce vulgaire bout de papier et, surtout, big up au mec des lights qui s’est à plusieurs reprises senti obligé d’éclairer la salle et faire péter la machine à fumée comme pour trois Stade de France.
Hawks
Mots par Antoine Khoury, photos par Hazam Modoff (nouvel onglet)

Brasser la merde