silent weapons for quiet wars

Concerts · 3 mai 2013 · le 02 mai 2013, Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg

Retour sur Nils Frahm, au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg

par Lexo7

C'est en traînant les godillots que je me rends aux pieds de ce bloc de béton que forme le Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, écartelé entre le haut lieu de la toxicomanie locale, et les quartiers dortoirs laissés à l'abandon par une sociale démocratie élue par nous tous. Avant tout parce que ce que j'ai vu, entendu de ses plus ou moins récents concerts ne m'a pas séduit. Parce que je préfère son boulot d'ingénieur à son oeuvre en tant que pianiste. Parce que ses trois derniers albums m'ont un peu fait chier. Surtout, parce que je suis un aigri.

Mais parce que le chômage contient certains avantages, en plus des innombrables heures de désoeuvrement qu'il apporte, je ne peux résister à voir pour 6,50 eus un musicien que j'admire malgré tout. Dans un auditorium à l'acoustique réputé, devant moins de cent personnes, sans les cohortes de hipsters, bobos, hippies, mal-élevés et hystériques que connaissent les déplacements du pianiste allemand dans notre belle capitale.

L'attente devant les portes ne m'apprendra rien sur ce qui va suivre, si ce n'est que Nils Frahm n'use pas trop ses chaussures puisqu'il porte avec classe la même paire de trois bandes que lors de son concert au Café de la Danse. Avec en plus un sémillant pantacourt slimmy, qui exhibe majestueusement ses chaussettes rayées, rouges et blanches. Nils Frahm sait qu'il est à Strasbourg, la capitale de l'élégance. C'était l'instant Mlle Agnès/langue de pute, merci de ne pas avoir encore fermé la page.

D'une voix faussement timide mais bien posée, l'encore jeune et beau Nils salue la foule rassemblée, où se mélange curieux, habitués de la programmation du musée ou suiveurs du festival Supersounds. Il explique qu'il s'est pété un doigt l'année dernière, qu'il a réalisé un album (Screws) juste après malgré cet accident, et qu'il a apprivoisé de nouvelles manières d'utiliser son instrument. Il brandit deux balayettes à chiottes, nous apprend qu'il y a bien des façons de caresser les cordes d'un piano préparé. Il précise poliment aux membres du musée qu'il a vérifié au préalable qu'elles étaient propres, et qu'il les remettra là où il les a trouvé à la fin du concert. Nils a de l'humour, prouve qu'il est apte à désarçonner ceux qui pensaient avoir affaire à un rat de conservatoire. C'est à ce moment que je constate avec surprise mais plaisir, que le synthétiseur qui siège habituellement au dessus du Fender est absent. Les hostilités peuvent commencer.

Il commencera son set en frappant les cordes à l'aide de baguettes de xylo. Le résultat n'est pas complètement inintéressant mais un brin longuet, sans narration propre ni réelle évolution musicale. Ceux qui ne sont jamais allés au GRM ont apprécié, ou pas.

Il s'assoit enfin devant les touches d'ivoire, respire un grand coup, commence à claquer la gymnastique propre aux deux notes martelées en introduction de Said and Done (morceau phare de tout fan de son album The Bells). Il serait stupide d'énoncer que ce titre est mauvais, Nils Frahm est un pianiste virtuose et ce morceau là est un sacré symbole pour qui aime les ruptures avec le jeu purement académique des arcanes du renouveau classique. Mais les réactions épidermiques ne se commandent pas. Son écoute a pour moi, surtout dans sa version live étirée à plus de dix minutes, le même effet que les grandes largeurs de Felt. Et puis c'est pas comme si ce morceau en live n'avait pas été vu et entendu mille fois, d'ailleurs très bien capté il y a quelques année lors d'une soirée de poche dont la Blogothèque a le secret.

Et pourtant, le titre suivant, More, pierre angulaire en fermeture du dit Felt, va transmettre son lot d'impressionnantes émotions. A l'aide du Fender, il installe un subtil tapis de graves pour préparer l'ascencion typique de ce morceau. Intervient alors ce qu'il y a de plus impressionnant dans le jeu du berlinois : la rigueur métronomique et rythmique de sa main gauche face aux envolées semi-improvisées de sa main droite. Il alterne entre les deux pianos (main gauche au Fender, main droite au piano à queue), varie les intensités avec maestria, jeu serré et sculpture beaucoup plus ample. Il n'y a rien à dire, le touché de ce type est absolument magistral. J'adopte donc une position un peu plus verticale, au coeur de mon siège, il est vrai très (trop ?) confortable.

Très justement pas peu fier de lui, Nils Frahm reprend son souffle en annonçant à l'auditoire que pour des raisons politiques propres à l'établissement, il lui est interdit de vendre ses oeuvres à l'intérieur de l'enceinte. Il nous demande de ne pas le confondre avec un dealer de crack si on le surprend à la sortie planqué derrière un pilier. La classe le mec, même dans sa manière de vendre sa came.

Après quelques sourires plus que bienvenus, l'allemand va faire taire encore plus un auditoire déjà plongé dans un silence religieux, à peine perturbé par le cliquetis créé par le reflex d'un vilain photographe trop bruyant. Dès l'entame du titre, je comprends qu'il va y avoir lieu et place à un moment d'anthologie. Son pied bat une pulsation mid-tempo, tout s'accélère, il rompt avec la technique de jeu qu'on lui connaissait jusqu'alors (décrite maladroitement plus haut). Sa main gauche virevolte, tente de retenir les notes, en dégage des résonances à pleurer tandis que l'autre malaxe, sculpte des motifs impressionnants. Il est si habité qu'il fait choir la lampe posée à côté du fender. Des effluves purement jazz, non pas dans les accords mais dans l'esprit, inondent le lieu en contreplongée de montées rythmiques implacables. C'est parfois même semblable à de la house de Cologne, puis à ce qu'une ancienne techno berlinoise avait de plus classieux. L'élégance, la mélomanie à l'état pure, à l'abri des clivages de castes. Je suis sur le cul. Le front imbibé, il s'excusera presque de l'avoir joué. Il ne lui a pas encore donné de nom, c'était juste la seconde fois qu'il la jouait. Ah non mais vieux, celle-là tu la cales dans un album quand tu veux !!!!

Les premières notes de Tristana, même sans cuivres ni accordéons, se font entendre. Je jouis, puisque Wintermusik est pour moi son oeuvre essentielle aux côtés de ses travaux avec Anne Müller. Ce morceau a quelque chose d'irrésistible, qui allie la simplicité mélodique à la virtuosité technique. Il réchauffe les âmes grises au coeur gelé par la dépression saisonnière (à Strasbourg l'hiver dure le temps d'une grossesse). Je ne suis plus là, je me réchauffe au creux des poitrines des belles du Seigneur. Il joue ensuite Ambre, et peut-être même Nue. Wintermusik. En entier, à moins que je n'ai fait que le rêver.

Il est temps après plus d'une heure et demi de concert de rejoindre une grisaille étrangement plus souriante qu'avant d'entrer. La foule clairsemée s'est levée. Il s'échappe très vite pour sortir et caler son exposition sauvage sur le pavé. S'en suit alors la ruée vers l'étoile du soir, où jouvencelles et amateurs de vinyles tentent d'approcher l'artiste et lui sous-tirer son plus beau sourire. La province n'est visiblement pas épargnée par certains classiques. Votre serviteur quittera les lieux avec une clope en moins, des souvenirs plein la tête et une aigritude en berne. J'aime à nouveau Nils Frahm pour ce qu'il est. Un musicien rare et précieux. Magnifique et insignifiant car amené à disparaître.

Lexo7

Brasser la merde

4 commentaires

  1. Philippe

    Une excellente chronique, bien écrite et humaine. Je te lis depuis plusieurs années et j'ai rarement senti autant d'intégrité. Je suis un inconditionnel d'Ólafur Arnalds et à l'écoute de ces 5 titres, je suis convaincu que j'en deviendrai un de Nils Frahm. Merci pour cette belle découverte. Au plaisir.

    P.S: Malgré cela, ne perds rien de ton aigritude, ça pimente nos lectures.

  2. lexo7

    Merci beaucoup.

  3. julien

    essaye juste de mettre ton talent de rédacteur au service des autres et non pour mettre en avant ta vision des choses qui est forcement subjective, Cela aidera mieux Nils par exemple, qui est le seul à encenser dans cette histoire à bon entendeur je te salut Julien.

  4. lexo7

    Le parti pris est justement d'être dans le plus subjectif possible. Je ne pense pas qu'on puisse faire autrement pour ce qui est de la musique. Et je ne pense pas que Nils Frahm ait besoin d'aide, il se débrouille très bien tout seul. Mais salut quand même.

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

    pas de compte : ton pseudo est protégé par un ticket que ton navigateur garde pour toi.

    En attente