silent weapons for quiet wars

Concerts · 28 mars 2013 · le 25 mars 2013, Bâle

Swans, en territoire neutre

Dieu a violé ses Saints pour faire jouir ses anges.

par Fridol von Kuppeltag

Ainsi va la vie qu'il suffit parfois de faire quelques kilomètres pour accéder à l'immensité. En ce lundi soir, Bâle (CH) a accueilli Michael Gira et ses hommes faits instruments pour claquer les mignons museaux de la petite troupe assemblée ce soir-là. Un mélange de jeunesse à lunettes et à mèche, des vieux chevelus (avec sweat Godflesh, hein), de jolies minettes maquillées et moult personnages typiques, de ceux qu'on ne croise qu'à Bâle. Finalement, de tous âges et de toutes factures. Nous y voici donc, ni compassés, ni hurlants, ni trépignants, ayant encore en mémoire ce fameux concert des mêmes, celui d'avant la fin du monde, où il eût fallu plus que des mots pour le décrire.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, égarons-nous sur la première partie : Xiu Xiu. Une découverte pour moi, je l'avoue. Un bonhomme sorti d'une autre époque, seul sur scène cette fois, nimbé d'une lumière rouge, et qui tout du long accompagne ses ballades extrêmement belles de sons de jungle tropicale, de cris d'oiseaux paradisiaques, de conversations inintelligibles en langues que je n'ai pas reconnues. Cela et sa voix hors du temps, qui empoigne les mots tristes et tendres, font qu'il nous a rempli juste ce qu'il fallait d'âme pour se faire ensuite laminer sans s'effondrer.

Une courte pause, recharge des verres, et déjà la salle se remplit et se presse pour accéder au Graal. Pas besoin de trop jouer des coudes, nous voilà au deuxième rang, dans l’œil du cyclone. Et les voilà. Dieu et ses Saints. Il sourit. Les premières sonorités emplissent les moindres recoins de cette petite salle, les premiers mots sont distordus de larsen. Gira grimace légèrement. C'est la première fois ce soir. Mais pas la dernière. IL n'est pas qu'un musicien sur scène. C'est un Maître, un Chef d'Orchestre, un Manipulateur. Il harangue, il pousse, il soumet. Ses musiciens commencent attentifs, et finissent exténués. Son public aussi. Comme dirait un certain BooBoow, "Hier soir, je suis mort à Bâle, terrassé par un cygne."

Le bassiste (Chris Pravdica) a, je ne sais pas... une petite mine? Gira ne va rien lui laisser passer, le torturant presque pour arriver à lui extorquer ce qu'il attend de lui. Il faut savoir que plus les morceaux s'enchainent, plus il les sollicite. De clins d’œil en réelles invectives, il est à l'écoute de chaque note et tous sont rivés à lui, dans l'attente d'un souffle qui les dirigera. Une communication permanente, viscérale, que j'ai trop peu souvent vue en concert. Le batteur (Phil Puleo) a les muscles tendus après quelques minutes/heures d'un travail de forçat. Je le vois souffrir. Ne lâchant rien. C'est jouissif. Jouissive aussi, la performance de Thor Harris, (drums, percussion, vibes, dulcimer, keyboards, trombone, clarinette...) qui ponctue, assaisonne, divague, explose tour à tour, explorant tous les sons, pénétrant les sphères, sublimant le tout. Comptons aussi Norman Westberg (guitare), impressionnant de calme au milieu du tumulte, et bien sûr Christoph Hahn, (pedal steel guitare) qui serait la mécanique quantique de l'ensemble.

D'aucuns aiment savoir à quoi s'attendre. Le set de ce soir n'a rien à voir avec celui auquel nous avions assisté à Lausanne il y a peu. Là bas, cinq morceaux déchirants deux heures (To Be Kind, Avatar, She Loves Us, Coward, The Seer). Ici, une bonne dizaine, pour environ une demi-heure de plus Swans nous fait oublier la version studio de leur dernier album avec d'incroyables circonvolutions autour de The Seer, mêlé à Oxygen et Toussaint Louverture Song sur presque une heure et demie ! On entend aussi The Mother of The World, To Be Kind et Nathalie mais également Coward de l'album Holy Money. C'est dire qu'ils font comme bon leur semble. Gira insiste sur le fait qu'ils travaillent et redécouvrent leurs morceaux au fur et à mesure qu'ils les jouent sur scène, depuis presque un an maintenant, et que ceux-ci évoluent et changent à chaque fois, pour devenir quelque chose de plus grand, d'organique, avec une vie intrinsèque propre à eux-mêmes. Quelque chose comme la moitié de leurs sets sont composés de morceaux non-enregistrés et se façonnent en live devant nos yeux. J’extrapolerai donc à peine en disant qu'ils composent sur scène, avec un tronc commun mais des branches en perpétuelle croissance. Pas de pré-mâché, pas de plan précis, mais un voyage entre lumières aveuglantes et ténèbres personnelles. D'où la chance inestimable d'assister à cela, à cette force du live, à ce partage créatif avec leur public. Fin du premier morceau. I came. On voit peu à peu des bouchons apparaître dans les oreilles, le volume est autant douce torture que partie intégrante de cette ascension perpétuelle. On ne nous laisse aucun répit, aucune échappatoire, surtout pas physique. On en sortira les organes massés par les vibrations, la moelle rincée, le cerveau en plein shoot d'endorphine. Un concert de Swans, c'est aussi de la pure baise. Jusqu'à l'orgasme.

À la fin, le public esquinté, épuisé émotionnellement, est à présent rempli d'autre chose. De quelque chose qu'on ne peut pas ressentir avant d'avoir vécu ça. Et le laissant là, ce public qui prend doucement conscience de ce qu'il vient de vivre, Gira sourit, dit "Thank you", salue. Et quitte la scène. Pas de rappel, c'est plus qu'inutile. Parce que des orgasmes aussi intenses n'auraient que faire d'un câlin post-coïtal.

(photos amicalement données et prises par Timur Bazarov, lors d'un concert italien à l'automne 2012)

Fridol von Kuppeltag

Brasser la merde

3 commentaires

  1. flo63

    Merci pour cette chronique et cette dernière métaphore juste magique :-)

  2. Merovee

    Belle et juste chronique, décrivant parfaitement ce que nous avons ressenti hier soir à Lyon - un groupe et une performance au-dessus de tout.

    1. Adrien

      Exactement : concert intense, éreintant ; une belle nuit d'amour et de cris. La chronique l'illustre à merveille.

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