silent weapons for quiet wars

Focus · 30 avril 2013

Ben Frost : Between Darkness and Wonder...

Frozen Hearts and Sad Childrens

par Lexo7

Jeune trentenaire roux à la pilosité variable, Ben Frost réalise la performance de ne rien faire comme tout le monde. Sans calcul, sans même y penser. Bien que béni par la critique et ce qu'on appelait pas encore la hype, les seules traces qu'il laisse derrière lui sont celles qu'on ne peut pas pister. Avec la désinvolture noble des artistes qui créent avant tout pour exorciser une part d'eux-même, il sait qu'à l'abri de l'analyse, quelle que soit la signification qu'elle revêtra pour l'auditeur, sa musique continuera de lui appartenir. Car lui seul sait ce qu'il y met.

Il y avait déjà tout dans son aujourd'hui introuvable Music For Sad Children de 2001. Le goût pour les compositions classiques qui désarment, l'anarchie grandiose des émanations noisy, les fragments vocaux qui s'évaporent dans un tourbillon de souvenirs qui ne donnent pas leurs noms. Un romantisme à vif qui puiserait toute son essence dans une lutte à mains nues contre la résignation. Il contient d'épars moments de grâce pure, mais il est loin d'être indispensable, surtout sur le plan rythmique. C'est l'album d'un incroyable potentiel de 21 ans. La jeunesse n'est encore qu'une fraction de folie. Ben Frost n'est pas un artiste qu'on contient, un diamant qu'on polit. Il faut lui laisser le temps de vivre sa vie.

Le cercle musical du natif de Melbourne est presque resté identique en bientôt dix ans. La rencontre avec Lawrence English, génie minimaliste et tenancier du label Room 40, aura probablement été déterminante. Tout comme celles avec Valgeir Sigurðsson(producteur et ingénieur islandais cher à Bedroom Community, autrement moins talentueux comme musicien à mon avis) ou avec les membres de la School of Emotional Engineering (avec qui il réalisera un album du même nom). On ne trouve nulle part d'explication véritable sur ce qui le motive à quitter son pays (son vaste continent) non pas pour Berlin la arty, Londres la tapageuse ou New-York la trop grande. Mais pour Reikjavik la givrée. Cet humble focus du jour n'a pas la prétention d'y répondre, n'y d'évoquer l'oeuvre de Ben Frost dans son ensemble. Je ne mentionnerais donc que très vite ses collaborations (qu'elles soient en tant que producteur, musicien ou ingénieur) avec Tim Hecker, Bonnie "Prince" Billy, Swans, Nico Muhly, Oren Ambarchi ou Daniel Bjarnason. Tout comme ses travaux pour le théâtre, la danse contemporaine ou le cinéma. Je ne parlerais que de ce qui est indispensable pour moi.

Composé sur la plage Johanna non loin de Melbourne, Steel Wound est dédicacé à une proche disparue. Conçu uniquement à la guitare et à l'aide de softwares tels Ableton et Native Instruments, certains le qualifient de "rock ambient" austère et minimaliste. C'est l'album que la plupart des fans de Ben Frost oublient de mentionner. Peut-être parce que Pitchfork l'a encensé. Ou peut-être parce que les fractures rythmiques post-industrielles de la suite en sont absentes. C'est pourtant celui qui transmet à mon avis l'émotion la plus pénétrante. Probablement parce que c'est celui qui, certes sur le tard, m'a réellement fait aimer Ben Frost.

Les lignes de guitares s'étirent à l'infini, dans une errance contemplative où se conjuguent l'incertitude et la quête de l'exil vital. La réverbération est grandiloquente, mais déjà s'ouvre peu à peu cette volonté d'abolir la notion de distance. Entre deux étoiles qui se regardent de bien trop loin sans pouvoir s'étreindre. Un canevas à évolution lente pour mieux contourner la frontière qu'il faut enfreindre.

Puis tout s'accélère dès l'irrésistible mais simple accord de You, Me and the End of Everything. L'onde sature, jusqu'à provoquer un défilé erratique, où se toisent les fragment volatiles d'une jeune existence déjà bien remplie. Comme dans un rêve au réalisme bouillant, une voix féminine bien traitée psalmodie un message déformé par des fractures temporelles. Elle disparaît dans les cieux, laissant les doigts du courtisan gazeux. Les plus belles tristesses sont celles qui durent, celles qui ne subissent pas l'outrage du temps.

Puis tout se brouille à nouveau, les drones sont lavés de leur tristesse pour évoquer une mélancolie plus positive certes non dénuée de tension. Les field recordings de Lawrence English se perdent au milieu de saturations à la limite du post-rock, dans un exercice époustouflant de spatialisation qui fragmente le bloc. Les lignes effectuent alors une percée, contournent l'armure pour mieux planter la métallique blessure.

Un clin d'oeil à un roman de Selby et plus tard une nouvelle prière à l'absente païenne. Armée de paix, âmes en peine, la fréquence émotionnelle branchée sur Dame Gégène. Ainsi se fermera la dernière et époustouflante oeuvre de Ben Frost en terre australienne.

Theory of Machines sort en 2007 sur un Bedroom Community que l'australien ne quittera plus. Oeuvre majoritairement froide, parfumée d'obsessions paranoïaques, elle s'entame encore dans des traitements de guitare contrastés. La texture est plus abrasive, plus brutale, parfois à la limite du lo-fi. Elle souligne donc encore mieux tout le travail de processing et les effets littéralement psycho-actifs de Lawrence English, encore présent sur cet opus.

Et puis il y a ces batteries qui surgissent de derrière, posent leur haleine sur la nuque du sujet perturbé pour renforcer le sentiment d'insécurité, de surveillance permanente programmée. Les fréquences ultra texturées de Stomp délitent et écorchent tandis qu'une micro rythmique bleepienne grignote encore un peu plus l'esprit bicéphale. Et les frappes industrielles capturées au sein du Red Sheet des Swans reviennent. Encore et encore, toujours un peu plus fort. Tout se bouscule soudain dans cet impressionnant et novateur exercice de sound design sévèrement punk et psychotique. La mutation, l'expérience de fusion entre l'humain et la machine est en marche. Les signaux d'erreurs, imperturbables, ne feront réagir personne face à ce qui se déchirera lors de We Love You Michael Gira. On croit le point de transmutation atteint, l'alerte se conjugue au piano puis à la caresse du crin. Mais le sujet est résistant, il crie, convulse sous l'oeil scientifique. Là encore, on croira entendre ce cri canin, déjà présent sur le titre qui donne son nom à l'album précédent, même si ce n'est que sur By The Throat qu'on y sentira les dents. Le très court ...Coda est joué intégralement par la School of Emotional Engineering. Sonne alors la fin de l'apologie de la décharge, de la torture et du déchirement.

Est-ce l'homme ou la machine qui geint ? L'opacité ambiante ne révèlera rien de l'issue de la lutte. Etrangement, Forgetting You Is like Breathing Water, même plein de paix, pourrait laisser penser à la mort du sujet. Ce canevas, cristallin, épidermique et ultra texturé, ferme le cauchemar mais n'aide pas à en sortir. Pas même la caresse maternelle des crins d'Hildur Guðnadóttir.

By The Throat est l'album souvent mentionné comme le chef d'oeuvre de Ben Frost. Parce que la critique l'a acclamé comme jamais, mais surtout parce qu'il contient des références populaires autrement plus directes que ceux qui l'ont précédé. Des accords enracinés dans le metal, des rythmiques presque hip-hop, un hommage (ou simple référence abstraite) à un personnage ingrat de Twin Peaks ou à un légendaire chasseur de fantômes cyniquement converti au paranormal. C'est aussi son oeuvre la plus chaleureuse, non pas parce qu'elle transpire de joie, juste parce que c'est la plus "sanguine". Celle où l'acoustique est également le plus présent.

Le premier titre fait lien avec le dérnier de Theory Of Machines. Killshot, monument de spatialisation violente, est à faire pâlir le plus brillant des ingénieurs. Ce dernier album épouse dans son ensemble encore l'annulation des barrières entre réel et fantasme, rêve et cauchemar, angoisse et apaisement. Entre MAO et musique de chambre aussi.

Les loups des Carpates y sont omniprésents. Ils hurlent leur mélopée nocturne. Ils appellent au retour de celui qui déserta la meute et prétendit à la protection divine. Un goutte à goutte illustre le moindre sursaut comateux dans l'attente du retour à l'état sauvage. Vers ces lieux où le solitaire vécut joies et peines mais ou tout reste encore à découvrir. Des lieux où un jour, dans un dernier souffle il acceptera de mourir, dévoré par ses semblables. Hibakusja, où l'illustration d'une mort honorable.

Le dyptique Peter Venkman, véritable bain de cuivres feutrés, de bourrasques échantillonnées et de spectes repliés, semble épuiser dans sa fureur ce que la musique de Ben Frost a peut-être toujours cherché : la quête de l'immortalité. Citons aussi Leo Needs A New Pair Of Shoes, merveille électro-acoustique faussement sereine où field recordings, cordes graciles, piano préparé et effusion de bruit blanc s'enlacent tendrement dans une dernière étreinte. A quoi rêvent les loups ? Probablement à ça.

Suivront ensuite les fameux trois morceaux qui n'en forment en fait qu'un seul. Des titres transpercés de toute part dans un élan démonstratif certes très grandiloquent, transformant cette décharge finale en une réelle sensation d'égorgement, ou en une décapitation faite de bruit blanc.

Certains m'en voudront probablement de ne pas avoir aborder ses concerts, où l'improvisation aboutit parfois à des approximations un peu douteuses mais toujours humaines. Ils ne sont pourtant jamais dépourvus d'instants magiques, de communion mystique avec le déchirant. Ben Frost n'est jamais aussi convaincant que lorsqu'il est seul et son propre ingénieur. La représentation idéale est donc à situer (wesh les parisiens) entre celle qu'il a fait l'année dernière à la Gaité Lyrique (en compagnie d'un batteur survolté (trop ?) et une violoncelliste trops discrète) et celle d'il y a quelques semaines au 104 (Présences Electroniques, GRM tout ça). Je n'ai pas non plus abordé sa participation aux campagnes de pub pour Rolex. Sûrement parce que c'est autrement moins pertinent que l'annonce de la future sortie d'un album composé en compagnie de Thor Harris, troll bûcheron multi-instrumentiste génial des Swans et de Shearwater.

Ben Frost est en tous cas pour moi un artiste aussi passionné que passionnant. Il fait partie de ces trop rares étoiles errantes connectées à l'Eternel. Le plus tard possible on gravera sur sa stèle, qu'il conjurait l'obsolescence programmée de l'humanité dans des hymnes mortelles.

(Credits photo 1 : Anže Kokalj, 2011)

Lexo7

Brasser la merde

2 commentaires

  1. bob

    Très bon focus pour un artiste qui le mérite amplement.

  2. SEN

    Malgré nos différents c'est pour ce genre de découvertes que je continue à fréquenter ce site, Magnifique, Splendide, Essentiel, autant de qualificatifs qui font de "Theory of Machines" un putain de chef d'oeuvre !

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