silent weapons for quiet wars

Focus · 22 janvier 2013

David Bowie. Who can recall his past lives...

par Matthieu Truffinet

David Bowie incarne à lui seul les principaux paradoxes de la culture pop : son immense popularité à la fois musicale et culturelle malgré son goût pour l’expérimentation souvent très poussée ; la simplicité apparente, formelle, de son discours, alors qu’il suffit d’entendre une mesure d’ « Alladin Sane » pour se rendre compte que le mec sait ce qu’il fait ; et enfin, sa fondamentale impersonnalité.

On présente souvent le phénomène musical Bowie (nouvel onglet) comme un homme, David Robert Jones, revêtant tour à tour différents masques : Major Tom, Ziggy Stardust, Alladin Sane, Halloween Jack, the Thin White Duke etc. Mais qui serait alors cet artiste se cachant derrière tous ces avatars ?

Personne. David Bowie n’existe que par ses personnages. On ne peut pas les considérer comme de simples masques qu’il porterait un moment avant de les jeter. Ces personnages, il les incarne, il les vit, et surtout, il les tue. On a énormément parlé de la fin de Ziggy Stardust, annoncée comme ça, sur scène, la nouvelle lancée à la face de quelques milliers de spectateurs médusés. Pensait-il avoir déjà tout tiré, exploité, de Ziggy ? Refusait-il de continuer à exploiter paresseusement ce filon qui marchait à merveille ? A-t-il fini par se sentir oppressé par ses provocations répétées ? Probablement un peu de tout cela à la fois et pas seulement. Toujours est-il que cet épisode a depuis été vu et représenté comme une froide exécution. (Est notable la reprise qu’en a fait Todd Haynes dans son Velvet Goldmine, où ce suicide artistique est symbolisé par un pseudo meurtre organisé, la disparition d’une identité, pour commencer une nouvelle vie, un nouveau musicien.) Car le personnage de Ziggy allait bien au-delà du maquillage et des robes, il a été Bowie un certain temps, le temps pour lui de devenir une vraie star.

De la même façon, Bowie a vécu et tué un par un tous ses autres personnages, de Major Tom à la vedette vieillissante, effectuant des tournées de come-back, et écrivant des chansons plus que jamais existentialistes (ironiquement, celle-ci a bel et bien failli être littéralement tuée par un problème de cœur, survenu en tournée, précédant 10 ans de silence… jusqu’à aujourd’hui), en passant par la star du disco (à la coupe de cheveux frisée blonde platine, hmm, pas franchement du meilleur goût.) ou encore par le chanteur de rock indus gothique etc.. Mais il les a toujours gardé avec lui. Comment peut-on dire que Ziggy a complètement disparu, lorsqu’on entend Bowie chanter Heroes ? Et ne chante-t-il pas la déchéance de Major Tom dans Ashes to ashes ?

Et c’est là qu’il symbolise fondamentalement la culture pop : chercher le « vrai » Bowie est aussi absurde que de chercher à définir la pop (le mot « pop » étant au moins autant fréquemment employé que difficile à définir) comme un genre à part entière. Car de la même façon, quand on écrit les expressions « pop rock », « électro-pop » etc., on fait en réalité un contresens : on considère la pop comme un genre préexistant, fusionnant avec un autre. Quelles seraient alors en effet les caractéristiques techniques définissant précisément le genre pop ? Rien. Rien si ce n’est une certaine démarche artistique, un mouvement créatif, consistant à absorber différents caractères de différents styles, et de les fondre sous une enveloppe d’apparence et d’approche simple, plus impersonnelle, perdant un peu de leurs couleurs caractéristiques. Il y a une certaine froideur, un certain recul, dans la musique pop vis-à-vis des styles assimilés. (Pour reprendre l’exemple de Ashes to ashes, on voit très clairement les emprunts au funk au niveau de la basse slap, des guitares rythmiques etc.. La chanson ne « sonne » pas funk pour autant, et les différents emprunts par la façon dont ils sont mis en relief, et par la sensibilité avec laquelle ils sont joués, sont moins colorés, moins vivants, que dans n’importe quel morceau d’un groupe fondamentalement funk. Et de même pour n’importe quel autre style de n’importe quelle culture.) Mais c’est justement ce qui permet à la musique pop d’atteindre parfois une richesse et un niveau de finesse peu égalés. C’est par le détournement et le dépouillement de toute une culture collective, réduite à une forme épurée et simple d’approche, qu’elle peut ainsi être aussi passionnante. La vraie beauté de la musique pop réside dans sa non-identité, et ça Bowie est surement celui, de tous, qui l’a le mieux saisi.

Aujourd’hui, Bowie est de retour après 10 ans de silence. Je n’insisterai pas davantage sur la surprise crée par cette nouvelle, quand, franchement, on n’y croyait plus ; sur la façon incroyable avec laquelle ils ont gardé pendant deux ans cet album secret ; sur le panache qu’il a eu une fois de plus dans sa façon de jeter la nouvelle comme ça sur son site etc. Tout cela a déjà été suffisamment bien dit. Je suis simplement frappé par le fait que Bowie, plus que jamais, semble regarder, fouiller, et réutiliser son passé. Il y a bien sur cette pochette pour The Next Day : la pochette du mythique Heroes obscurcie, un carré blanc masquant le visage de Bowie et portant le nouveau titre ; l’ancien titre « Heroes » tout simplement rayé. L’ambiguïté réside dans ce double sens : un rejet clair dans sa façon de détourner l’image, et pourtant, c’est bien son passé qui ressort. De même, l’image du single « Where are we now » est une image de lui, jeune, en pleine performance, mise à l’envers. Même double sens, même ambiguïté. Enfin venons-en au morceau, « Where are we now », chanson ouvertement contemplative, dont les paroles font référence aux années de sa vie passée à Berlin, pour sa « Trilogie berlinoise » (Low, Heroes, Lodger). Mais autant cet aspect de la chanson s’ancre dans son passé, autant la musique en elle-même semble s’en éloigner : un travail harmonique puisant par certains côtés plus vers jazz (notamment au niveau du développement des accords), une style plus doux et feutré, et surtout des sonorités moins électroniques que ce qu’on avait pu entendre dans ses derniers travaux, ainsi que, bien sûr, dans ses expérimentation berlinoises.

Comment interpréter alors ce retour ? Est-ce la mort d’un Bowie ? La naissance d’un nouveau ? Ou encore le retour d’un ancien ? Peut-être même est-ce un retour global sur ses personnages, ses vies antérieures ? Déjà la large palette stylistique contenue dans Reality semblait témoigner d’une certaine tendance de la part de l’artiste à poser un regard sur son œuvre, à faire un certain bilan sur sa carrière. Mais s’il y a sans doute en effet une part de cela, cette interprétation reste fragile, tant Bowie se mettait encore parfois courageusement à défricher des terrains inexplorés (voir « Pablo Picasso » à la limite du punk hardcore, ou encore la géniale « Bring me the disco king » et ses rythmiques jazz-latines). Comment Bowie va-t-il alors cette fois ci se placer, face à la légende qui le précède ?

On n’aura sans doute pas la réponse avec la sortie de The Next Day. Tout ce qu’on aura c’est un album de pop signé David Bowie, « et tout le reste est littérature ». (Nabokov, Lolita)

Matthieu Truffinet

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