Focus · 31 mai 2013
Hydra Head Records 1995-2012
Still living, still dying
par SWQW
Suite à l'annonce, à la fin de l'été dernier, que le label cesserait de sortir des nouveautés à fin 2012, SWQW rend hommage à Hydra Head Records et se replonge avec plaisir dans son riche catalogue.
La nouvelle (nouvel onglet) est tombée à la fin de l'été dernier : acculé par les dettes et en proie aux tourments de l'industrie musicale, Hydra Head Records (nouvel onglet) a dû cesser de sortir de nouveaux albums à la fin 2012. En toute fin d'année, le label fondé et dirigé par Aaron Turner (Isis, Greymachine, Old Man Gloom, Split Cranium et tant d'autres) livra son ultime release avec le split LP de JK Flesh (Justin K. Broadrick) et Prurient (Dominick Fernow). Entre-temps, sa situation financière s'est sensiblement améliorée grâce au succès de l'opération Hydra Health (nouvel onglet), consistant en la mise en vente de CDs à prix cassés, d'artworks originaux – pour la plupart réalisés par Turner lui-même et par son pote Jacob Bannon (Converge) – de produits dérivés de toutes sortes et même de la Les Paul Standard de Turner ! S'il n'est toujours pas question de reprendre le business as usual, Hydra Head a toutefois pu s'acquitter de ses dettes les plus pressantes et même represser des albums et EPs épuisés (tels le mémorable Busy Signal at the Suicide Hotline des regrettés Drowningman) afin de maintenir le catalogue et donc l'héritage du label vivant.
Chez SWQW, on a suivi ces développements fébrilement, le cœur serré, tant on apprécie la ligne esthétique exigeante du label et plus largement sa contribution au renouveau des musiques bruyantes, aux confins du hardcore et du metal, voire de la noise. Evidemment, faire primer ses idéaux artistiques envers et contre tout en sortant les productions d'artistes unmarketable (scripsit Turner) condamne à la marge et à la précarité. Après ses deux rejetons, Tortuga Recordings et Double H Noise Industries (sur lequel Sunn O))) a sorti ses séminales GrimmRobe Demos), la maison mère rend les armes à son tour. C'est regrettable, mais pas surprenant – Turner s'étonne à l'inverse et non sans malice de la longévité de l'entreprise qu'il a fondée à tout juste 18 ans ! L'heure n'est toutefois pas au cynisme, mais à la gratitude. À cette fin, SWQW vous propose un hommage à Hydra Head en forme de sélection éminemment subjective et arbitraire d'artistes qui ont contribué à la réputation du label. La question demeure ouverte, d'ailleurs, de savoir ce que deviendront les artistes "réguliers" du label. Certains retrouveront peut-être un label, d'autres, comme Helms Alee (nouvel onglet) récemment, opteront pour l'autoproduction financée par souscription, d'autres encore disparaîtront. Une large part du catalogue d'Hydra Head est désormais accessible (en versions digitale et physique) sur Bandcamp (nouvel onglet). Si le cœur vous en dit, c'est un bon moyen de cultiver le riche héritage du label et surtout de soutenir "ses" artistes**.**
Austerity Program
En voilà un groupe à part comme on aimerait en voir débouler plus souvent. A mi chemin entre le noise-rock le plus rude à la Shellac et le punk/hardcore le plus fédérateur et efficace, The Austerity Program est une version moderne de Big Black qui aurait vendu son scalpel lo-fi pour un bulldozer dernière génération. De surcroît, le duo a la bonne idée d’être féru du format EP (avec en coche la mention "tout est bon dans le cochon"), ceci leur permettant de balancer la sauce sans discontinuité sans lasser ou venir à bout de tes nerfs, bien que ces derniers soient mis à rude épreuve.
Botch
De tous les groupes de hardcore chaotique apparus dans les 90’s (Coalesce, The Dillinger Escape Plan, Converge, Breach, Cave In, …), Botch est probablement le plus irréprochable ; le chouchou, quoi. Si American Nervoso fit son petit effet en 1998, c’est surtout We Are The Romans qui mit tout le monde d’accord fin 1999. La noise y pervertit le métal, les dissonances s’acoquinent avec le groove (qui se laisse faire), le hardcore s’y fait progressif et les rythmiques plus chaotiques qu’une tournée d’Action Beat. L’agression est permanente, l’inconfort devient règle et les déchainements psychotiques succèdent aux ralentissements meurtriers. Les guitares, capables d’emmêler des barbelés stridents comme de canaliser d’ahurissantes coulées métalliques, impressionnent par leur versatilité. Mieux : maîtrise des effets et dextérité technique ne prennent jamais le pas sur la densité du propos et la musicalité. Botch ne se refusait d’ailleurs rien, capable de flirter avec un minimalisme post-rock à la Slint (Swimming The Channel) comme de conclure son disque sur une transe dub-noise (Untitled) histoire de bien faire comprendre l’essentiel : Botch, c’était bien plus que du hardcore. Imaginez Black Flag sous stéroïdes, et multipliez le tout par 100 ; dans les héritiers plus récents, on ne voit guère que (les malheureusement défunts) Gaza pour revendiquer une digne succession.
Suite à ce coup de maître, le groupe se sépara pour des divergences qu’on imagine artistiques. Car de cette séparation sont nés plusieurs excellents groupes, dont la variété des registres en dit long sur les aspirations internes : de la prog-pop de Minus The Bear en passant par le post-hardcore slacker de These Arms Are Snakes ou le hardcore de Narrows, l’amateur ne manque pas d’options pour continuer à suivre les pérégrinations de ses idoles.
Cave In
Attention, individus instables. Pratiquant un hardcore complexe infiltré de déviances progressives (Until Your Heart Stops, 1998) dans ses jeunes jours, Cave-In a brutalement bifurqué vers un heavy-rock schizophrène avec Jupiter, en 2000. La mue fut d’autant plus spectaculaire que les hurlements laissèrent leur place à des mélodies pop, le groupe ayant la chance de compter en son sein deux vocalistes aux registres très différents.
Ces ruptures ne se font habituellement pas sans lapidations dans les musiques lourdes, mais la carrière de Cave-In s’est construite en contre-pieds et les amateurs se sont faits à l’idée de ne jamais savoir qu’attendre du groupe. Ainsi en 2003 sortait Antenna, tentative pop-rock un peu balourde qui les vit tangenter les cercles mainstream (genre tournée en 1ère partie de Muse, ce qui 10 ans plus tard laisse considérablement perplexe), avant de tout saborder en 2005 avec un surprenant album-somme (Perfect Pitch Black) puis un long hiatus.
Redevenu actif en 2009, Cave In s’est stabilisé sur ses dernières sorties autour de l’envie de n’en faire qu’à sa tête. Une balade acoustique psychédélique peut succéder à un tourbillon hardcore bien appuyé avec, toujours en embuscade, de larges plages de heavy-rock dissonant et hyper dynamique ; plaisir d’un chant lunatique à deux têtes, douceur des rythmiques pachydermiques.
Cave-In peut donc irriter par ses inflexions progressives, et sa tendance à marier les contraires exige de l’auditeur un amour du rock au sens large. Les omnivores en auront pour leur argent, les grincheux et autres gardiens du temple devront eux se cramponner à leur ulcère.
Coalesce
Okay, ce n’est pas chez Hydra Head que Coalesce a sorti ses œuvres fondamentales que sont Give Them Rope, Functioning on Impatience, ou encore Ox; et de surcroît le 7 pouces avec Boy Sets Fire est plus que dispensable. Seulement, on ne manquera jamais une occasion de parler du quartet de Kansas City, référence ad vitam æternam de ce qu’on désignera par noise-core. De plus, malgré quelques facilités et des versions très proches des originaux, leur album de reprise de Led Zeppelin, There is Nothing New Under The Sun contient quelques petites perles comme ce Black Dog où la lourdeur et le groove de Coalesce s’associent à la machine à tubes imperrissable de la bande à Plant.
Craw
Après trois albums enregistrés par Albini et parus sur d'éphémères labels dédiés au hardcore, Craw a rejoint Hydra Head pour sortir son quatrième et, à ce jour, dernier album: Bodies for Strontium 90 (2002). La formation de Cleveland (Ohio) y propose une version affinée de sa recette éminemment personnelle : aux confins du hardcore, dans le cousinage de Dazzling Killmen, Craw se distingue par ses rythmiques atypiques, ponctuées d'innombrables breaks, et par le chant de Joe McTighe, aussi à l'aise dans le registre screamo que dans la déclamation d'un texte en prose, suivant une partition largement autonome vis-à-vis des autres instruments. Malheureusement, hors quelques extraits d'une prestation live dans sa ville natale en 2010, on est sans nouvelle du groupe depuis 2007.
Harvey Milk
On le sait, si une image venait en premier de l'esthétique d'Hydra Head, ce serait plus celle d'un metal lourd, précieux, quelque peu cérébral et distant. Sauf qu'avec des groupes comme Harvey Milk ou Oxbow, cette image prend sacrément du plomb dans l'aile. Harvey Milk, c'est un peu la version blanche et campagnarde d'Oxbow, ou la version pathétique et avec déambulateur des Melvins. En gros, ça pue le vomi séché, la sueur, la quéquette mal lavée et l'appartement insalubre. En plus, les mecs sont suffisamment déglingués pour rendre leur musique salement expérimentale. Donc, forcément c'est génial.
Helms Alee
Helms Alee est un drôle de trio, comme Hydra Head avait pris l'habitude de nous dénicher. Si le langage du groupe est un rock plombé à la noise et au métal alternatif, le deuxième album du groupe (Weatherhead, 2011) s’est vu serti d’inclusions non distordues (voire acoustiques) occasionnant des changements d’humeur bien gaulés. L’alliage se fait par le mariage des voix (douce et féminine vs masculine et beuglée, comme à la maison, quoi) et de jolies dispositions guitaristiques, pour un rendu étonnamment naturel. Tournant très peu, le groupe ne bénéficie toutefois pas de la reconnaissance qu’il mérite, mais l’histoire du rock est constellée de ces géniaux losers qui façonnent dans leur coin des diamants qui n’intéressent personne. En l’état, on ne saurait vous conseiller un album plutôt qu’un autre, les deux publiés par Helms Alee promenant chacun leur charme bipolaire, entre âpres grognements et mélodies soyeuses, saturations hargneuses et atmosphère mélancolique, Melvins / Kylesa et Breeders.
Keelhaul
Originaire de Cleveland, Keelhaul présente nombre d'affinités avec son aîné, Craw, et ce n'est pas un hasard si ces derniers ont sollicité le batteur de Keelhaul, Will Scharf, pour l'enregistrement de Bodies for Strontium 90. On retrouve chez Keelhaul le même goût des changements rythmiques incessants et des enchaînements imprévisibles mais si fluides grâce au jeu atypique et tentaculaire de Scharf. Ajoutez-y des riffs brise-nuque à foison et une robuste ligne de basse et alors savourez l'efficacité du tout, par exemple avec 360, New Void ou Practicing sur Keelhaul II ou avec l'enchaînement dantesque The Gouch-Cruel Shoes-Driver's Bread (puis, plus loin, Shackleton et Randall) sur Subject to Change without Notice.
Khanate
En tout amateur de joie et d’allégresse qui se respecte, il est bien difficile de ne pas évoquer le supergroupe Khanate et sa définition complètement extrême et dégénérée de ce que le doom devrait musicalement vouloir dire. Il n’est jamais simple de s’enfiler un disque de Khanate et l'on est rarement beau quand on en sort, même vainqueur. La bande à James Plotkin et Stephen O’Malley n’avait en effet pas son pareil pour imposer son ambiance et fournir une musique clairement expérimentale et placée sur des échelles temporelles des plus longues, ce tout en restant accessible grâce à une belle dynamique rendant leur voyage au royaume des ténèbres passionnant.
Knut
Knut est le dernier rescapé de la foisonnante scène hardcore suisse romande des années 1990 et le seul à avoir véritablement percé à l'étranger. Peut-être que sa pratique du hiatus périodique explique sa longévité. Une chose est sûre : la formation genevoise n'a jamais ralenti le tempo, ni arrondi les angles, nombreux et acérés, de ses compos. Après s'être doté d'une solide identité sonore avec Bastardiser (1998), le quintet genevois n'a cessé d'affiner son hybridation de hardcore et de metal, d'abord vers une plus grande sauvagerie sur Challenger (2002), puis en explorant de nouveaux registres émotionnels, par delà la colère et l'agressivité originelles, sur Transformer (2005). Suite à un important changement de line up, le groupe est revenu avec bonheur aux fondamentaux avec Wonder (2010).
Lustmord
Au-delà de leur dominante metal/hardcore d'avant-garde, Hydra Head aura aussi eu certaines affinités drone/ambient. Leur signature de Lustmord, à la fin des années 2000, aura en ce sens été un signe fort. Lustmord est une légende, c'est un peu le papa à tous les amoureux du dark-ambient et des textures maléfiques. Bon, ses meilleurs albums remontent certes à la première partie des années 1990, mais même en 2007 et 2008 pour Juggernaut et [Other], il continuait à faire un peu peur avec une technique admirable. C'est déjà pas mal, et niveau CV, c'est la classe!
Oxbow
Quiconque a déjà vu Oxbow en live sait qu'il s'agit d'un groupe sur lequel on ne peut pas faire l'impasse. Rarement un frontman n'aura en effet été aussi charismatique qu'Eugene Robinson. Immense et musclé, noir, hystérique et exhibitionniste, gouailleur, beatnick et écorché vif, les qualificatifs ne manquent pas pour qualifier ce poète et interprète hors-norme qui, chez Hydra Head, aura sans doute sorti son meilleur disque. Contrairement à ses prédécesseurs, plus habitués aux structures tourbillonnantes et aux déflagrations noise, The Narcotic Story préfère la déprime blues à la violence abstraite ; les musiciens jouent à l'économie, se reculent un peu pour laisser leur leader délirer librement. Et ça donne quelque chose de bouleversant, d'édifiant.
Xasthur
Des one-man bands black métal, la fin des années 90 en a vu un grand nombre défiler. Si l'on retient parmi les plus marquants Xasthur, c’est bien pour l’immense mélancolie pour une fois évoquée avec sobriété qui s'est échappée de chacune de ses compositions. Sans jamais tomber dans le trop plein d'épique, Malefic (Scott Conner à la ville) a emmené son entité aussi bien vers un black métal lo-fi frontal que vers un dark ambient immense, avec toujours une certaine grandeur, mais surtout un cœur constamment ouvert et crachant toutes les plus sombres émotions humaines. Certaines de ses pièces resteront à coup sûr gravées dans l’histoire du genre.
5ive
Après avoir semé misère et désolation avec le sludge dévastateur de leur premier album éponyme (2001) – combien de maisons ont-ils détruites avec Burning Season et Bicycle Rider ? –, Ben Carr (à la guitare) et Charlie Harrold (à la batterie) ont étoffé leur arsenal, s'associant notamment les services du bassiste Jeff Caxide (Isis) et du chanteur Jonah Jenkins (Only Living Witness). Ils ont également lorgné du côté du psychédélisme sur The Telestic Disfracture (2001) et surtout avec la double digression à partir du thème de Set the Controls for the Heart of the Sun sur The Hemophiliac Dream (2002). S'ensuivit un long silence jusqu'à la livraison, en 2008, de ce qui restera comme l'œuvre majeure du duo. Plus que tout ce qu'ils avaient produit auparavant, Hesperus a donné à entendre un équilibre parfait entre le façonnage de la masse sonore et les subtilités mélodiques, entre la violence brute et l'expression nuancée des émotions les plus diverses. À cet égard, le diptyque final News I et II est exemplaire.
Un article co-écrit par Cynosargos, Julien Lafond-Laumond, Mattooh et Somath.

Brasser la merde