silent weapons for quiet wars

Focus · 2 mars 2015

Ketev (ITW + Podcast) - Archetecture

Archetecture

par Feldspath

« Quand je travaille sous le nom de Ketev, j’expérimente beaucoup. Pour la plupart de mes titres, je cherche toutes les combinaisons susceptibles de générer une certaine tension. Mon objectif est de créer une musique nécessitant une écoute attentive, qui tienne l’auditeur en alerte sans lui permettre de se perdre dans le son, contrairement à la majorité des compositions techno d’aujourd’hui. »

En collaboration avec Joanie Lemercier et James Ginzburg sur le projet Nimbes, pièce audiovisuelle à 360° - chroniquée ici (nouvel onglet) - Ketev alias Yair Elazar Glotman s’est fait récemment connaître grâce à son EP proto-techno paru sur le label très en vogue de Middlesbrough : Opal Tapes. Le compositeur berlinois nous offre ici une bande sonore shamanique alternant entre tension et libération, sujet de prédilection de l’auteur. Il répond également à nos questions et nous parle de son parcours, de ses influences ou encore de ses méthodes de production. Une version anglaise de l’interview est disponible en seconde partie.

Feldspath : Salut Yair, pour commencer, peux-tu me parler de tes débuts ? Dans quel environnement social, culturel et familial as-tu grandi ? Dans quelle mesure penses-tu que ces éléments contextuels ont influencé ta musique et tes goûts ?

Ketev : J’ai commencé à jouer de la basse et de la contrebasse très jeune, et j’ai évolué dans des environnements très variés. J’ai joué dans des orchestres classiques, des groupes de free jazz et de rock. Depuis, j’ai toujours fait un mélange des genres, et je continue à m’intéresser à tout. D’aussi loin que je me souvienne, la musique a toujours été un processus dynamique et changeant pour moi. Je peux être obsédé par un style ou par un autre, mais toujours dans une perspective plus large. Même si mes projets semblent très différents, ils sont complémentaires et expriment différents aspects de mes influences. Ils forment un ensemble cohérent.

F : Concernant ton parcours, comment en es-tu venu à la production musicale ? Jouais-tu dans des groupes étant jeune ? Aurais-tu des alias oubliés, des noms de scène sous lesquels tu aurais produit à cette époque ?

K : J’ai commencé à composer de la musique électronique après avoir joué d’instruments d’accompagnement pendant des années. Je dépendais alors des gens pour faire de la musique. Composer m’a permis de m’affranchir de ce lien.

F : En quoi ta formation de contrebassiste influence-t-elle ta musique actuelle ?

K : La contrebasse représente la partie la plus importante de mon identité musicale. Aujourd’hui encore, c’est l’instrument avec lequel je me sens le plus à l’aise pour m’exprimer. Parallèlement à la musique, je travaille également sur des installations artistiques et sonores. Ca m’a poussé à m’intéresser davantage à l’instrument en lui-même. Je crée un arrangement spatial, qui produit du son en relation avec les courbes de l’instrument, sa forme et l’espace qu’il occupe.

F : Tu as récemment travaillé avec James Ginzburg d’Emptyset. Je pense notamment à Bleed Turquoise pour lequel tu as joué au Berlin Atonal mais aussi à Nimbes, une pièce audiovisuelle en collaboration avec Joanie Lemercier. Tu as également réalisé un podcast expérimental pour nos collègues de Secret Thirteen. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur ces collaborations ?

K : James et moi-même avons, depuis le départ, une réelle connexion musicale et je suis toujours très heureux lorsqu’il me propose de nouveaux projets. Je le considère comme un modèle. Le rencontrer m’a inspiré et m’a donné l’envie de travailler toujours plus dur. Il possède une palette de compétences et d’influences très large. Il a également ce don pour travailler avec toutes sortes de médias, dans des genres très différents, tout en conservant une cohésion esthétique dans tout ce qu’il fait. Bleed Turquoise est un projet très récent regroupant toutes les compositions et les productions de James. Je l’accompagne à la basse mais uniquement pour les sets live. Nimbes est né de nos sessions d’improvisation dans l’usine Kraftwerk. Le résultat de ces séances nous a tous les deux agréablement surpris. Nous partageons un intérêt commun pour les compositions néo-classiques et les compositeurs avant-gardistes du 20ème siècle. Sélectionner des sons pour le podcast de S13 nous a permis de regrouper des points de référence inconscients, que nous avons utilisés pour créer le projet Nimbes.

F : Tu es mieux connu à SWQW pour ton travail en tant que Ketev mais tu as également sorti plus tôt cette année un album électro-acoustique intitulé « Northern Gulfs » sur le label italien Glacial Movements avec, cette fois-ci, ton véritable nom pour moniker. Peux-tu nous en dire plus sur cette sortie, notamment sur le contexte de l’album, cette « traversée des golfs arctiques dans les mers du Nord » ? Cette atmosphère contemplative contraste nettement avec l’univers anxiogène de Ketev. Est-ce un choix ? Ce projet est-il toujours d’actualité ou donnes-tu priorité à Ketev ?

K : Ces projets possèdent chacun un son très distinct mais ils se complètent. Ils témoignent de mes différentes inspirations tout en conservant une certaine logique. Ce procédé multi-facettes utilisé par certains artistes m’inspire dans le sens où l’on joue sur des états d’esprit très éloignés les uns des autres, mais qui ne se contredisent pas pour autant. Je considère le projet « Northern Gulfs » comme toujours d’actualité, mais j’ai délibérément choisi de le séparer de Ketev, justement par le biais du nom.

F : Ton projet produit sous le nom de Ketev se distingue par son acoustique particulièrement dense et inquiétante. Tu joues énormément avec les textures en les superposant et en t’appuyant sur des rythmes accidentés. Tu sembles vouloir noyer l’auditeur sous des couches de son. Comment nourris-tu ces résonances ? Quelles sont tes sources d’inspiration ?

K : J’ai construit mes deux sorties sur différentes techniques de manipulation de cassettes. L’inspiration à proprement parler concernait plutôt la manière d’amorcer le tout et le choix de la méthode à utiliser. Je cherchais à trouver un ensemble de règles, des restrictions en quelque sorte, pour fixer des limites aux nombreuses possibilités qu’offre l’ordinateur. Utiliser des cassettes m’a semblé être une bonne idée. Je me suis également intéressé aux premières formes de manipulation de bobines. Les techniques inventées par Steve Reich, Terry Riley et d’autres m’ont beaucoup inspiré*.* J’utilise principalement des boucles de magnétophones reel-to-reel. Pour mes live, je travaille avec des loops faits-maison et des bandes de répondeurs téléphoniques sur un vieux Tascam quatre pistes.

F : Tu as récemment signé un très bon premier album sur le label de Middlesbrough : Opal Tapes. Parle-nous de ton approche avec Stephen Bishop, patron du label. Pourquoi avoir sorti le premier opus de Ketev avec eux ?

K : Je suis évidemment très heureux d’avoir signé ma première sortie sur Opal, sachant que j’admire la plupart des artistes qui sont sur ce label. Bishop possède une vraie vision. La production du label continue à surprendre, à repousser les limites, tout en conservant un haut degré d’exigence et de qualité.

F : Parlons à présent de ta dernière sortie sur le label ‘Where to now ? » et de ta magistrale et terrifiante track de 12 minutes intitulée « Pigment, knife and pedestal ». Comment as-tu conçu ce brillant EP ? Quelle était ta ligne directrice ? Dans quel état d’esprit étais-tu lorsque tu as composé cette killer-track ?

K : C’est une question très difficile car le processus de composition est très abstrait. C’est très compliqué à décrire avec des mots. Le thème principal de cette cassette est le rapport entre la tension et la libération. D’une manière générale, je trouve qu’on peut condenser ou résumer l’expérience musicale à travers ce conflit. Tu peux le voir au niveau de l’harmonie, de la structure, etc. C’est vraiment l’essence de ce projet. L’idée n’est pas de créer une progression linéaire, mais plutôt d’ « accrocher l’oreille » de l’auditeur et de conserver son attention. Quand je travaille sous le nom de Ketev, j’expérimente beaucoup. Pour la plupart de mes titres, je cherche toutes les combinaisons susceptibles de générer une certaine tension. Mon objectif est de créer une musique nécessitant une écoute attentive, qui tienne l’auditeur en alerte sans lui permettre de se perdre dans le son, contrairement à la majorité des compositions techno d’aujourd’hui.

F : Deux sorties sous le nom de Ketev, deux cassettes. Pourquoi promouvoir ce format ?

K : A l’heure actuelle, je pense que la scène des labels cassetiers est la plus intéressante. C’est un format qui permet à des labels indépendants de produire des titres à moindre coût, tout en créant un véritable objet, à l’inverse des sorties digitales. Je trouve ça très important. Comme dit précédemment, je travaille principalement en manipulant des cassettes. Sortir mes productions sous ce format était en quelque sorte une suite logique. Mais mes prochaines compositions sortiront sur vinyle.

F : Pour les curieux et tous ceux qui te suivent, peux-tu nous parler de tes projets à venir ? Prochaines dates, prochaines sorties, etc.

K : Ma prochaine sortie sera un album produit sur le label anglais Aurora Borealis. Je l’attends avec impatience. C’est un album inspiré des installations shamaniques de Joseph Beuys. Je travaille aussi sur de nouveaux projets, basés sur des sons de drones produits à la contrebasse, et des titres Ketev qui sortiront en 2015.

ENGLISH VERSION

Feldspath: Hello Yair. First of all, can you introduce yourself and talk us through your early years, the social, cultural and family background within which you grew up? In what way have those contextual elements modeled your perception of music and eventually your tastes?

Ketev: I started playing music from an early age, playing both bass guitar and contrabass and being involved in different genres and various contexts like Classical orchestra, Free jazz and rock. Since then it is always been a combination of all. I’m always interested in different music and contexts. Making music has been a dynamic and changing process since I can remember myself -- I can get obsessed with a certain kind of music or another, but it is always connecting to a wider perspective. Even if the different projects may sound separate, for me they are complementary and express different aspects of my interests, which make sense together as well.

F: Regarding your individual course, how did you come to produce music? Were you playing in early bands? Any forgotten monikers you’ve been working under during those early years?

K: I arrived at electronic composition after years of playing as a side instrument and being very dependent on other people for making music, just in terms of my instrument, and composing electronic music was a way out of that.

F: How did you double bassist formation influenced your current music?

K: The contrabass is a big part of who I am musically, it is still the most comfortable form for expressing my ideas. In addition to music I am also working with sound art and installation, which led me to look at the instrument itself again. This brought me to create a spatial arrangement with it, which produces sound in relation to the instrument’s body and to its space.

F: You recently worked with James Ginzburg from Emptyset. I’m thinking about Bleed Turquoise and also Nimbes, an audiovisual piece with Joanie Lemercier. Could you tell us more about how each collaboration started?

K: Me and James had a good musical connection from the beginning and I am always happy when he wants me to work with him, I look up to him, meeting him has been inspiring and pushed me to work harder. He has a lot of different skills and interest and manages to work across medias and genres but keep a cohesive aesthetic in everything he does. Bleed Turquoise is a fresh project all James’ composition and production, I play bass guitar only for the live band. Nimbes grew out of improvisation sessions we did together at the Kraftwerk factory, the results of which surprised both of us. We share similar interests in neo-classical compositions and avant-garde composers of the 20th century, and the sounds of the podcast brought together some of our unconscious reference points for making Nimbes.

F: You are better known on SWQW for your work as Ketev but you also released earlier this year a more electro-acoustic album with your real name as a moniker on the Italian label Glacial Movements named « Northern Gulfs ». Could you tell us more about this release, especially about the context of a « journey through the arctic gulfs in the north seas »? This contemplative atmosphere really contrasts with the anxiety-provoking one of Ketev, is it a choice or clearly in the nature of things? Is this project still relevant those days or are you fully focused on Ketev’s project?

K: Even if the different projects may sound separate, for me they are complementary and express different aspects of my interests, which make sense together as well. I am inspired in this kind of practice by other artists who had multifaceted practices, as you say they are different moods but do not contradict with each other. I think it is still relevant but I purposely chose to separate it from the Ketev materials, through the name.

F: Your sound on Ketev’s project is particularly thick and, as I said, anxiety-provoking. You play a lot with textures and superimpose them with an uneven rhythm. You seem to want to drown the listener under layers of sound. How do you feed it? What inspires you? (Field recordings, samples etc.?)

K: So far the two releases were built on different techniques of tape manipulations. The “inspiration” was more of a way to get started, a formula: I was looking for sets of rules, restrictions if you like, to limit the unlimited possibilities of computers, and using tapes seemed like a good idea. Secondly, I was influenced and interested in early tape manipulations such as Steve Reich’s, Terry Riley and others. I use mainly reel-to-reel tape loops, and for my live set I perform and manipulate cassette-loops (answering machine tapes and home-made loops) on an old tascam four track.

F: You signed a very nice and first album on the label from Middleborough: Opal Tapes. How was your approach with Stephen Bishop, boss of the label? Why did you release the first opus of Ketev’s project on it?

K: I was of course really pleased to have the first release on Opal, as I admire so many of the other artists releasing there. Bishop has a real vision and the output of the label continues to surprise and push, while maintaining its quality.

F: Let’s talk about your last release on “Where to now?” and your freaky and masterly 12 minutes track “Pigment, knife and Pedestal”. How did you build this brilliant EP? What was the guiding line? In what state of mind were you when you composed this last killer track?

K: This is a hard question because the composing process is a very abstracted one, which is very hard for me to reflect on in words. The main theme for me in this tape in general was the relations between tension and release. I feel that in true largely, you could condense or simplify the musical experience into tension vs. release. You could see it in terms of the harmonic level, the structural level, etc -- it’s really the essence of it, not the creation of linear progression but rather grabbing the listener’s ear. For most of the KETEV tracks, I’m experimenting with various ways of creating tensions: I wanted to make music that requires active listening, music that keeps you alert and doesn’t allow you to “lose yourself” in it, in contrast to most techno experiences.

F: Two releases with Ketev’s moniker: two tapes. Why promoting this format?

K: I think nowadays the cassette label scene is the most interesting - the format allows for having DIY labels that print music they want on a low cost and still have a physical object at the end, which is important, contrary to only digital releases. For producing those two releases I was working mostly with Tape manipulations, so it made to keep the medium of the thing itself a tape too. For future releases I am definitely aiming for vinyl.

F: For your fans and those interested, can you tell us about your future projects? Releases? Gigs?

K: My next Ketev release will be an LP, coming out on the UK label Aurora Borealis, which I am really looking forward to. It is an album inspired by the shamanistic installation work of Joseph Beuys. I am also working on new projects, developing drone sounds produced through the contrabass, and working on new Ketev materials to be released in 2015.

Texte traduit de l'anglais au français par Anna Mevel.

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