Focus · 10 décembre 2012
Once upon a Time : Access To Arasaka
L'enfant béni de l'IDM
par Lexo7
Quand il était enfant, Robert Lioy tentait de saisir les rayons d'un arc-en-ciel disséminés sur le sol de la cuisine familiale. Il paraît qu'on ne guérit jamais réellement des émotions et des traumatismes de l'enfance. On ne saura si la génèse de sa création naquit dans cette touchante anecdote enfantine. Ni ce qui conduit le gamin de Rochester à envisager la musique comme une allégorie chaotique, totalitaire et morcelée. Il est né dans l'Amérique des années 80, ce qui pour nous Français arrogants, peut être envisagé comme une source évidente d'explications. Sans lui avoir jamais "réellement" parlé, je peux malgré tout supposer qu'il ne répondrait pas aux questions qui touchent à l'intime. Parce que l'homme est trop pudique et humble pour penser que ça puisse intéresser qui que ce soit. Qu'il ressemble à tout le monde et qu'il fait un taf de merde qui lui bousille le dos. Qu'il prendrait ça comme un honneur qu'il ne mérite pas. Mais aussi parce que la raison de sa raison, ainsi que son imagination démesurée, puisent leur essence dans des tissus névrotiques, dans les coulisses d'une angoisse qui se doivent de demeurer enfouies. Celui qui accouche d'une oeuvre aussi monstrueuse ne peut être quelqu'un de serein, de stable, et de satisfait de la place qu'il occupe dans le monde d'aujourd'hui. Il peut par contre se réfugier dans les arcanes. Prendre les chemins du graphisme et du design, pour construire les édifices virtuels qui effaceront ceux qu'il ne supporte plus d'avoir sous les yeux dans le monde réel. Avec la possibilité de les démolir quand l'envie viendra. Annuler toute la merde dans un simple coup de gomme ou une vulgaire ligne de code. Le rêve de tout programmeur est de créer cet univers où s'échapper définitivement est possible. Là où il est réalisable de définir sa propre apparence, sa capacité à envisager les relations sociales, familiales, sexuelles et politiques. Là où la concrétisation, l'accomplissement personnel et la représentation du futur ne seraient pas que les racines de l'angoisse. Etrre enfin Dieu, en somme, au sens d'être son propre créateur. Le risque, s'il en est un, est de ne jamais en revenir. De se laisser transporter dans les abysses, et de ne pas affronter la réalité telle qu'elle est. Bénis soient les déserteurs, la liberté a bien trop de charme.
Le focus du jour va forcément suinter l'admiration béate, et cela par tous ses pores. Parce que Access To Arasaka est un funambule, un de ceux qui te démonte la gueule à toi le pleutre vertigineux, lorsqu'il joue les équilibristes au-dessus de la demeure du Chaos. Un de ceux qui se réfugie dans l'humour, l'humilité, les allusions à Robocop, dans les références de la littérature cyberpunk, dans les influences évidentes de Autechre, Clark et Gridlock pour s'excuser comme il peut d'être un visionnaire. C'était il y a trois ans. Après qu'il ait sorti un premier EP confidentiel sur Illphabetik. Paul Nielsen le découvrait, sans savoir qu'il allait être la pierre angulaire de son label (Tympanik Audio), et celui qui le sauverait peut-être des années plus tard. Aujourd'hui, en France et ailleurs, tout le monde palabre et papote (moi le premier) sur la survie et la solubilité de l'IDM. Nés trop jeunes dans un monde de vieux, vous qui pestez de ne pas avoir connu l'âge d'or du rock mais qui avez dû vous contenter de l'avènement de la french touch, du daubestep et de la trap music, souvenez-vous qu'en 2009 la musique électronique accueillait un fils unique. Un illuminé plus qu'un apparatchik, qui allait pourtant foutre un coup de pompe, sans le vouloir et sans même s'en rendre compte (c'est ça qu'est beau putain), dans une nomenclature au sang vicié par la geekerie sans âme, et la sempiternelle pâle copie de ses pères.
Dans la discographie d'Access To Arasaka, Oppidan tient une place bien particulière. Parce que c'est son premier long format publié sur un label de rang, bien sûr. Mais surtout parce qu'il est le préféré de ceux qui n'ont pas compris ce qu'il allait faire ensuite. Ces derniers spéculent encore aujourd'hui sur la potentielle place du hardware dans sa réalisation, demeurent impressionnés à jamais par la virtuosité technique généralisée de son auteur et par le caractère unique et chirurgical des textures qu'il parvient à offrir à ses snares. On ne peut que les comprendre. En plus d'être tout bonnement révolutionnaire, Oppidan est probablement le premier album du genre à illustrer aussi bien en musique les théories cyberpunks. Et pourtant, force est de constater avec le recul qu'il est aussi celui qui se révèle comme le plus échevelé dans sa vocation purement narrative. Hirsutes et péroxydés sont les guerriers qui traversent sa nuit.
Les tranchées du combat déséquilibré sont anarchiques, parsemées de samples et de références avérées à l'univers de Dick ou de Giger. Seulement voilà, une fois passés les premiers émois des lectures et représentations sus-nommées, n'y a-t-il pas quelque chose de terriblement "emo" dans l'ensemble ? Oui, et ce n'est pas si grave, car ce constat ne saurait annuler les qualités exceptionelles de titres tels que Monoscan, Caeropore ou First Kill (feat. Beau Jestice) sur le plan technique et rythmique. Tant et tellement qu'ils feraient presque oublier à l'oreille discrète et maladroitement sélective : les alluvions organiques, les effluves quasi-romantiques de paix entre deux boucheries qu'on trouve sur les excellents Parisville, Chem, Sylvan-hesh ou Waiting War. Oppidan est en réalité la bande originale d'un jeu vidéo qui n'existera jamais. Car aucun scénario n'est à la hauteur de l'oeuvre de base. Et cela même si, avec toute la nuance et le recul possible plus de trois ans après, on pouvait supooser que l'américain en avait encore sous la semelle car encore trop humain, un peu naïf et démonsratif à l'époque. Il était déjà question à ce moment-là de ce qu'il s'autoriserait à faire. A pousser dans certains retranchements anxiogènes ses pulsions les plus purement destructrices. Avec toute la difficulté qu'il pouvait avoir à assumer il y a trois ans de n'être "qu'une" révélation, bien au-dessus du remarquable potentiel. L'inhumaine maîtrise d'un équilibre chaotique présumé indomptable viendra plus tard. Presque un an jour pour jour après l'esquisse.
Les lignes de programmes défilent, laissant apparaître des données manquantes dans les équations. Les failles de la matrice sont béantes. A l'heure où des virus pourraient bien dévaster le programme nucléaire iranien, ATA délivre les machines de leurs chaînes névralgiques pour qu'elles se lancent à la poursuite des imprudents qui jadis, ont commis l'affront de tenter de les dompter. Il est inutile de résister, le combat est perdu d'avance. Nul n'échappera aux gargouilles cybernétiques, leur créateur ayant eu la bonne idée de ne pas les doter de pitié et de miséricorde. Dieu nous a abandonné. Il fut l'un des premiers à déserter, se planquant avec ses compagnons prophètes derrière un firewall. En spectateur de la chute de ces tours de fer et de verre, on se demande de quelle charrue pourra bien renaître la terre. L'idée consiste peut-être à reformater le système pour gommer les défaillances internes propres aux limites de la conception humaine. Car tout ce qui a commencé doit un jour se terminer, on guette l'apocalypse avec la crainte du croyant sceptique. Et si le paradis post-mortem n'était en fait qu'un éternel néant décharné ? Une chose est sûre, nous ne sommes que des poussières organiques impuissantes, comparables à ces foutus pandas incapables de baiser pour sauver leur espèce. Les bourrasques électriques et les néolithes synthétiques n'ont que faire de nos vaines contre-mesures. Notre recyclage en hydrocarbures et en amas de tôle est imminent. Courage, ne fuyons pas.
Que dire de plus ? Access to Arasaka laissait encore en 2010 toute concurrence potentielle à des années-lumières de son système d'exploitation. void() est parvenu avec des schémas nettement plus courts et pragmatiques à évoquer les artères bâillantes d'une matrice vorace tout sauf agonisante. Tel un être sensible mais atteint d'une forme proche de l'Asperger, il planque ses fantasmes et ses névroses derrière un univers qu'il est le seul à réellement pouvoir analyser. A coups de codes complexes dont on ne saurait dégager un titre en particulier tant l'oeuvre est monolithique. La fin de l'album laisse à peine entrevoir les contours d'un versant bien plus émotionnel et onirique à venir, qui trouvera son point d'orgue avec le EP Orbitus l'année suivante (que je n'évoquerais pas, dans un souci de synthèse) et surtout l'illustre Geosynchron.
Faisons table rase de ce qui a vécu. Et de ce qui est mort. Ne rouvrons donc pas le chapitre où l’homme a érigé un système qui l’a dépassé pour finalement causer sa perte.
Les lumières crues des mégalopoles se sont éteintes pour laisser poindre un soleil noir étiolé. L’anéantissement des structures organiques par les machines a laissé place à une nuit permanente, à un chaos sans nom, où les clivages raciaux et sociaux se sont effacés pour que le simple instinct de survie prédomine. Combien de morts pour une poignée d’élus ? L’espèce humaine s’est pris dans la gueule le météorite que les dinosaures n’avaient pas senti venir. Vient donc le temps de l’exode, d’une nouvelle genèse pour ce qui reste de l’humanité. Il est temps de partir à la recherche de zones franches et libres, là où un hypothétique cessez le feu avec les gargouilles cybernétiques et les nouveaux êtres hybrides est possible. Là où l’implacable machine d’annihilation ne répandrait pas ses fumées noires et ses pluies acides. Ce lieu, Sion post-moderne, est un mythe. Dans sa lente transhumance, l’humain ne semble rien avoir appris de ses erreurs du passé. Même à l’agonie, notre espèce ne s’est pas émancipée de sa perpétuelle quête de pouvoir, de sa foi en Dieu et en une hypocrite démocratie. Le dernier chapitre est planté. La fin est proche. Debouts, sur la brêche après l'onde de choc, les élus subsistent, acceptent comme il se doit de crever tristes.
Il y a par la suite comme une odeur de paix, d’accalmie factice dans les décors d’Oberon. Mais une pincée de sable, comme un battement d’ailes de papillon mutant, a pénétré les rouages. Le conflit, ambivalent, épique et déséquilibré peut reprendre ses droits. Comme sur Metax et Oppidan, ATA épure ses lignes pour intégrer une voix, celle de Jamie Blacker sur le superbe Lysithea. Ce track n’annonce pas de transition, c’est une bouffée d’air (pas complètement pur quand même) qui sonne à la manière d’une comptine cold wave rassurante pour canaliser les peurs et les angoisses des enfants que nous fûmes. Une prière face à un avenir incertain mais nécessaire. Alcyone, Kaguya et Rana poursuivent le sillon destructeur des conflits et des angoisses de notre monde moderne. Des titres comme Ixion ou Talitha (pouah, pouah, pouah) révèlent un niveau de production jamais atteint jusqu'ici. C'est probablement sur cet album qu'on comprend enfin tous les enjeux que représentent la musique de Lioy. Ceux qui assimilaient dans un trou noir sans fin les angoisses, les tensions et les craintes de toute une génération pour les recracher dans un époustouflant marasme de gargarismes et bugs digitaux ont fini par trouver une certaine paix. ATA peut désormais sourire lorsqu'il compose, quand l'orage commence à tonner, ou quand il rejoint des coins déserts pour mieux contempler l'espace étendu dans sa caisse. En musique, il nous a donné l'opportunité de le voir évoluer artistiquement et peut être même devenir un peu un adulte qui trouve grâce à ses yeux. Mais il y a comme une saveur de fin de cycle dans ses aventures torturées, apocalyptiques puis apaisées. Que peut-il bien nous réserver pour la suite ? Seul lui le sait. Mais s’y autorisera-t-il ? Telle est la question.
Car oui, la collaboration à venir en compagnie de Dirk Geiger et Erode fait naître autant de craintes que d'excitations. Ces années d'éloges répétés n'auraient-elles pas fini par épuiser et par mettre la pression au petit génie ? On peut légitimement se poser la question, même si ses régulières participations à des compilations plus ou moins officielles laissent penser qu'il n'a pas encore tout dit. Tympanik fête ces jours-ci ses 5 ans d'existence. Les festivités sont malheureusement obscurcies par une reconversion unique des sorties au format digital. La compilation "anniversaire" et une sortie prochaine d'un nouvel opus d'Access To Arasaka suffiront-elles pour sortir le label d'une relative ornière ? La question demeure entière. Mais qu'on le veuille ou non, Robert Lioy demeurera une comète légendaire dans l'insondable et inégale galaxie électronique. Plus tard, peut-être dans des décennies, on tentera encore de décrypter tandis qu'un autre riera. "Je ne suis qu'un geek qui copie ses glorieuses influences ça et là."
Ainsi parlait Access To Arasaka.

Brasser la merde
9 commentaires
Hilde
Toujours un plaisir de te lire cher Lexo. Merci pour ta prose et ta réflexion sur le monde (sordide?) qui nous entoure.
BrsHln
Superbe phrasé pour un artiste qui le mérite, comme d'hab
bob
Très beau texte. Il n'y a pas grand chose à dire, Access To Arasaka est un génie, ni plus ni moins. Je suis assez stupéfait de constater après de nombreuses écoutes sa capacité à donner une identité à un album. En revanche, même si c'est assez surprenant, Gridlock ne fait pas parti de ses influences (cf une interview de lui datant de 2010 ou il avoue lui même les avoir découvert très tard).
gnuoui
le bureau le plus cyberpunk de la Terre.
Théo
Après une chronique d'une telle ampleur; à quand celle d'autres monstres sacrés de l'IDM (BoC, Autechre,...)?
Prevost J
Superbe article. Merci à vous d'ailleurs de m'avoir fait découvert (via Chro-electro) cet artiste incroyable.
Beginner
Je voudrais à mieux parler le français pour commenter plus profondément sur votre article. J'aime beaucoup Access To Arasaka, et c'est dommage qu'il est souvent ignoré par le plus important sites de musique électronique en anglais. Et AtA et r.roo sont les deux on Tympanik Audio! Quelle roster! Je crois que r.roo a plus de talent, mais AtA a aussi une très sophistiquée sonorité. Merci pour votre article.
d...
salut Lexo puissance miL ,
je précise que je ne suis pas là pour faire le Troll de service ( j'ai passer l'age de perdre mon temps ). je souhaite simplement m'interroger a haute voix ( vite fait si possible ) suite a cet article (de grande qualité) sur le nouveau môme béni oui oui de l'idée M .
si l'on essai d'être objectif , faire des comparaisons peu être bien utile ! ou se situ Access To Arasaka par rapport a ses péres ? : Autechre / Aphex Twin , Polygon Window / LFO / b12 / black dog / pete namlook / U ziq / as one / stasis ... bref , toute la scène électronique ( electronica , ambient ) de la première moitié des années 90's . ben , soyons honnête ( donc juste ) , il est " loin , trés loin , derrière ! " . il ne suffit pas d'être très fort techniquement et de savoir composer des mélodies , il faut aussi que cette musique dégage une personnalité qui dépasse l’apparence , qui soi au delà de l’habillage démonstratif . hors ici , derrière se décor de théâtre , il me semble qu'il ni a rien qui fasse une différence " indispensable " . on reste dans le domaine de " l'essai " peut t'être prometteur ( pourquoi pas ? ) . mais a se stade le fiston est juste Gentil ( les Pères sont encore largement les maitres chez eux ! ). tout est bien ranger , la chambre est propre ...pas une goute de transpiration ne viens éclabousser le poster . l'Electronica Dubstep se fait plaisir , mais a t'elle quelque chose a nous dire ? , qui soi plus qu'une tapisserie illusoire en 3D . mais n’oublions pas que les temps sont durs , le monde et les esprits sont redevenu Pop , les Raveurs ne danses plus " ils prennent des photos " . la fraicheur et la Spontanéité ont étaient remplacer par l’ignorance et la pensée unique . " on s'occupe en étant Artiste pour éviter de s'oublier totalement , mais on ne dit rien , rien qui n'est déjà étais dit ( c'est plus sur ) " . la récréation ne veut pas sonner la fin , alors on fini par s’ennuyer ferme ...et on cherche comme le dire , avec suffisamment de pincettes pour ne pas se choquer .
bon , au fait , il est ou l'enfant béni de l'idm ( serait t'il déjà cacher par le suivant ? ). ceci dit " bonne et longue route a lui " ( on peut rester poli ) et mon avis est sans conséquences .
Salutations brother Lexo7 ( t'as vu j'ai pas pu m’empêcher de déborder un peu du cadre ...je suis incorrigible - sourire ).
d...
Shaoyin
Excellent article. Au passage joli référence concernant le celébre Hr Giger, je dirai même comment ne pas se plonger dans un Necronomicon ou un Biomechanic tout en se délectant d'un Acess to Arasaka ?
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