Focus · 22 octobre 2012
Raoul Sinier - Ceci est une pipe
par Lexo7
Artiste français atypique et intraçable, Raoul Sinier a accepté de nous ouvrir son antre pour se livrer comme chez Mireille Dumas. Moi qui pensais me faire agresser par des escalopes domestiquées, des troncs féminins vengeurs et des robots de seconde génération qui rappent, j'ai surtout profité de son sens de l'hospitalité et de ses boissons fraîches et houblonnées. Et aussi pour écouter son très bon prochain album, qui cherche visiblement un label pour l'accueillir. Magnéto Serge.
Alors Raoul, raconte-nous un peu comment t'es venu à la musique ?
Je m'y suis mis très jeune en fait. Surtout parce que les ordinateurs m'en ont donné l'opportunité. Un peu comme un geek, je me suis aidé de mon Amiga de l'époque. J'ai même essayé de faire des jeux vidéos, des dessins. J'ai vraiment tout essayé sur ordinateur. Ensuite je me suis acheté un sampler qui à l'époque avait dû me coûter deux cents balles (francs). Ça permettait juste de faire rentrer du son, mais j'ai fait plein de trucs avec ça. L'Amiga n' avait que 1Mo de mémoire vive, je pouvais donc sampler environ quatre secondes de musique. C'était une autre époque (rires).
J'ai commencé comme ça, c'est devenu sérieux bien plus tard mais j'ai gardé cette manière de procéder encore aujourd'hui. Toujours en testant, dans la recherche. Ensuite j'ai démarché les labels, ça a marché. Et voilà.
Justement, que peux-tu nous dire à propos de la relation qui t'unit à Ad Noiseam ?
J'ai pas grand chose d'extraordinaire à dire à propos de ça. Si ce n'est qu'humainement et artistiquement, je suis pleinement satisfait. C'est une bonne rencontre. Nicolas Chevreux est un mec super, qui fait ça pour de bonnes raisons. Avec passion avant tout. Ce qui est à mon sens impossible autrement, pour le genre de musiques qu'on fait. Moi perso, ça me dérange pas d'être signé par un label avec qui je n'entretiens aucune relation concrète et humaine. C'est pas un truc capital. Si les mecs bossent et communiquent bien, et que artistiquement on est sur la même longueur d'ondes, pour moi tout va bien. Mais là en plus, on s'est rencontrés plusieurs fois et ça n'a fait que confirmer tout le côté sain que je pressentais. De toute façon dans nos milieux y a pas vraiment de requins. Parce que y a plus d'argent à perdre qu'à gagner, mais surtout parce que c'est impossible sans passion. Sans ça, le gars passe la clé sous la porte au bout de six mois.
On connait l'aspect définitivement pictural de ta musique, comme ton boulot de vidéaste pour tes propres clips. Penses-tu à l'image avant même de composer la musique ?
Non non. La musique vient en premier. J'illustre ensuite. J'ai commencé à faire des clips parce que c'était possible avec les ordinateurs. C'est comme pour ce que je disais tout à l'heure. Les idées pour les clips me viennent après. Ma priorité c'est que mes disques soient écoutables sans le support clip. Vu que je prends beaucoup de plaisir à les réaliser, je le fais. Mais c'est définitivement secondaire. C'est même pas par complémentarité que je le fais, ni dans un but de promotion commerciale. Tout ce que je fais, le dessin, les clips, la peinture, c'est par passion mais le fil conducteur reste la musique. Jamais un tableau ou un film ne peuvent me toucher autant, mise à part la littérature, qui est un truc qui m'atteint complètement différemment.
Tes clips, en plus de celui qui a été diffusé par Canal+, ça a eu un impact sur la visibilité de ta musique ?
J'ai du mal à me rendre compte de ça. Pour le clip qui Canal + a diffusé, c'était une vidéo illustrant un clip issu de mon premier album. Y a eu, à mon petit niveau, une certaine émulation à la suite de ça. Ça m'a surpris parce que je débarquais et ne savais pas vraiment comment l'industrie fonctionnait. Ma représentation du moment c'était que soit tu sors un disque et il est disponible dans tous les magasins, soit tu n'existes pas. Ce qui était faux bien sûr. J'ai vraiment eu un super retour sur mon premier album. Je fus le premier surpris. Mais le mec qui dirigeait le label est mort dans des circonstances assez tragiques, donc j'ai eu aucun retour sur le nombre de ventes ou ce genre de choses.
Tu parlais tout à l'heure de la peinture et de tes autres projets. Est-ce que les fans de ta musique viennent à ta peinture ? Ou l'inverse ? As-tu des retours là-dessus ?
Effectivement, des gens passent par un art pour venir à l'autre. Mais un truc qui me plaît bein, c'est que certains amateurs de ma musique sont hermétiques à mes dessins. Et inversement. Ce qui fait que je ne suis pas un pack premium, un homme orchestre multi-cartes. Y a plein de gens qui m'ont proposé de faire des concerts-expos. Je l'ai fait une ou deux fois mais je n'y trouve pas d'intérêt, dans ce côte pluridisciplinaire, montrer à tout prix que je maîtrise plusieurs domaines. Je préfère scinder les deux. je trouve qu'il y a un côté Guinness Book qui déprécie finalement mon travail. On se trompe de propos je pense.
Dans ce cas, accepterais-tu qu'un(e) autre réalise les artworks de tes albums ?
Dans l'absolu oui, sans aucun souci. Mais dans les faits, ça me fait plaisir de le faire. Pour être honnête, même si l'idée me déplaît pas, je ne me vois pas aller chercher des artistes pour qu'ils fassent la pochette de mon disque alors que j'ai envie de la faire. Il faudrait vraiment qu'il y ait une rencontre inopinée, et que les choses s'articulent entre nos univers pour que ce soit possible.
Dans tes dessins et dans tes clips, je trouve qu'il y a quelque chose d'assez névrotique et torturé. Ces bustes de femmes tronçonnées, cette escalope que tu balades comme un chien...
On peut dire que oui. Mais vu que c'est de l'art c'est pas si évident que ça. Surtout parce que quand tu racontes une histoire, tu n'illustres pas forcément la réalité. Les traits sont grossis, exagérés. Et puis il y a un univers autour. Moi ce qui m'intéresse c'est l'étrange, le hors-norme. On peut le voir comme névrotique et torturé mais ça n'a pas cette signification là pour moi. Mon peintre préféré c'est Francis Bacon, c'est pas ce qu'il y a de plus réjouissant comme ambiance même si c'est très esthétique. Mais ça m'intéresse mille fois plus que les tournesols de Van Gogh. Un tournesol ne m'intéresse pas. Par contre oui, je suis d'accord sur le principe d'usine à gaz, à fantasmes. Mais tous ces trucs là me font surtout beaucoup rigoler. Quand toi tu vois un truc torturé et "névrotique", comme beaucoup de gens qui aiment ma musique ou mes dessins, moi j'y vois surtout quelque chose qui me fait sourire. Ça me fait ça aussi souvent dans un film, quand une scène est tellement gore que ça en devient marrant. Donc voilà, moi j'utilise ce même processus d'exagération de la problématique un peu morbide, de ce côté torturé. Parce que c'est drôle, étonnant, ludique.
Par contre pour moi, c'est presque un cheval de bataille de lutter contre l'art conceptuel. Moi ce qui m'intéresse c'est l'esthétique. L'esthétique c'est subjectif, y a pas tellement à argumenter dessus. Moi je propose une esthétique, si ça te plaît c'est parfait, et si ça te plaît pas c'est pareil. Je propose pas de réflexion, pas d'intellectualisation. Ou alors juste à partir d'évidences.
Mais ça on le ressent aussi dans ta musique, ça te fait chier à ce point là l'intellectualisation ?
Bah surtout parce que dans la peinture, tout ce que j'ai vu de conceptuel m'a profondément fait chier. Après le jour où un truc précis me bluffera complètement, je reverrais peut-être ma copie. Mais putain, à chaque fois c'est de la merde, un cache misère. Je prétends avoir les couilles de dire que je propose du subjectif. J'ai rien à proposer pour plaider en ma faveur ou pour convaincre. Pour ce qui est du conceptuel, même si tu expliques poliment que ça ne te touche pas, on pourra te reprocher de ne pas avoir compris l’œuvre. Pour moi l'art, quel qu'il soit, c'est du divertissement et c'est pas un gros mot putain. Si j'avais quelque chose à proposer en matière de réflexion, c'est pas de la musique que je ferais. J'écrirais. Quand je vois des artistes, sans citer de noms, qui font des trucs purement instrumentaux et qui te parlent de leurs revendications et combats politiques dans leur musique, ça relève de la posture. Au niveau de l'image, contrairement à la musique, je joue parfois des langages et des symboles juste pour embrouiller les gens en fait. Le discours c'est surtout : prenez ça pour ce que c'est, et avec plaisir.
Ceci serait bien une pipe donc ?
Mais oui clairement, bande de cons (rires). Faut rayer la mention inutile sur cette merde et confirmer que c'en est bien une. perso je rajouterais même en dessous de l'image : ceci est une peinture dégueu et merdique. (Après, s'en suivent plusieurs minutes de délire qui n'apporteront strictement rien à l'interview et que je vous épargnerais donc).

Ta musique a toujours eu le souhait de ne jamais proposer la même chose au fil des albums. Abstract Hip-Hop, un peu d'indus, un peu de breakcore, un peu de pop. Comment tous ces changement sont accueillis par ton auditoire ?
Difficile à dire. Mais en fait, j'ai pas le souci de toujours proposer autre chose, ça se fait complètement naturellement. Mais je sais pas trop comment me représenter ça. Y a tellement de gens qui restent bloqués sur les genres, les clés, les codes. Je pense que c'est aussi ça qui a fait que mes premiers albums ont bien marché. Même le troisième qui était beaucoup plus dur. Ou Guilty Cloaks le dernier avec l'intégration du chant. j'ai toujours eu de bons retours, mais pas forcément des même personnes. Pareil pour les retours presse et blog, j'en ai peut-être perdu certains et gagné des nouveaux. Mais les bons retours sont réguliers malgré tout. Je pensais justement me faire traiter de vendu quand j'ai commencé à chanter. Ce truc bizarre de "complexe du mainstream". Mais non en fait. C'est trop compliqué d'avoir une représentation globale.
Justement, le chant, dis nous en plus.
C'est quand même incroyable que ça ait pu étonner certaines personnes. Au moment de Tremens Industry, qui était quand même mon quatrième album. J'ai chanté sur deux morceaux parce que je pouvais pas faire plus. J'ai pris des cours de chants avec l'éventualité que ça puisse me faire chier. Et puis nan, ça a fait évoluer les champs du possible. J'ai fait de la musique un peu violente, des trucs bien plus doux, alors pourquoi pas chanter.
Sans corrélation avec le fait que tu chantes, c'est quand même étonnant que certains aient pu trouver Guilty Cloaks dark.
Bah ça justement, je pense que y a des gens qui m'apprécient aussi pour ça. Et d'autres me le reprochent. Comme si c'était une question de posture. Mais je concède que pour un quidam, je peux capter que ça puisse être trop dur, trop chargé ou dark. Mais pour moi, la musique doit être chargée pour qu'elle me plaise. Et souvent du côté sombre, triste parce que c'est là que pour moi il y a le plus d'émotions. Mais Gulity Cloaks avait une construction un peu plus classique (couplet, refrain) en plus d'être celui sur lequel je chantais autant. Je revendique que ce qu'on appelle "déstructuré" n'est pas forcément du n'importe quoi. Mais là, ce côté un peu plus classique, a peut-être aussi rassuré les gens qui sont moins fans de musique bizarre.
T'as un nouvel album de prêt il paraît. Qu'est ce que tu peux nous en dire ?
Bah je suis revenu à quelque chose de plus sombre justement. Avec autant de chants. Mais c'est peut-être aussi un retour à un truc plus libre. Libéré des genres comme d'habitude. Va encore falloir faire des efforts et galérer pour communiquer sur cet album. Ceux qui pensaient retrouver le Raoul Sinier du premier album n'ont qu'à écouter le premier. Moi-même en tant qu'auditeur, j'ai pas envie d'écouter tout le temps la même chose. Comme le pseudo-retour de Squarepusher, qui était présenté comme un retour aux sources. L'album est quelconque pour être poli. M'en fous du retour aux sources, je veux écouter de bons albums. Si je veux la source j'écoute les albums d'époque. Moi je fais des morceaux, jusqu'à en avoir assez pour en faire un album. Je reviendrais peut-être à des trucs purement instrumentaux et électroniques, mais pas pour faire ce que j'ai déjà fait. Le nouveau sera surtout beaucoup plus monolithique, contrairement à Guilty Cloaks qui partait dans tous les sens. Les paroles sont centrées autour du même thème. De la liberté, même si ça sonne un peu cliché dit comme ça dans un contexte d'interview. C'est pas du reggae hein, mais il y sera question d'aliénation, de caractères obsessionnels. Évoquer les gens qui se laissent enfermer par plein de trucs, de manière souvent volontaire.
On aurait pu penser en te voyant reprendre du Prince, du Metronomy, du Siouxie ou du Radiohead sur ton album de reprises, où il y a quand même un grand écart. Ca aurait pu augurer de quelque chose de beaucoup plus mainstream ?
Ah non mais ça c'était un album de reprises. Parce que ce sont des groupes que j'aime. Pas parce que ce sont des groupes qui marchent ou ont marché. Y a des gens qui ont été étonnés mais quand tu vois la musique comme un ensemble, tu te poses pas toutes ces questions là.
Et donc, cet album ne sortira pas chez Ad Noiseam ?
Probablement pas. Même si Nicolas l'aime beaucoup. Je dis pas ça pour me justifier. Mais Ad Noiseam est à la fois un label ouvert tout en étant un label de "niches". Là, on s'est tous les deux rendus compte que ma musique est encore plus difficilement associable à l'identité du label. A l'époque de Brain Kitchen, y avait ce côté "industriel" qui maintenait quand même le pont. On est tous les deux très contents de ce qu'on a fait ensemble mais voilà, on ne peut que prendre conscience que même le public d'Ad Noiseam a peut-être changé. On est donc d'accord sur le fait, que j'aurais peut-être en tant qu'artiste intérêt à le sortir ailleurs. Notre relation a été toujours basé sur la confiance et des trucs humains. Donc aucun souci. En tous cas, c'est sûr je vais galérer pour trouver une structure qui accepte de sortir ce disque là.
La scène. T'en fais pas beaucoup quand même ?
Bah là tu vois c'est pareil. Comme je suis "affilié" à un label comme Ad Noiseam, on me programme beaucoup (tout est relatif) sur des plateaux électroniques et industriels. J'aime même joué sur la même scène que Paradinas, Modeselektor. C'était bien, mais aujourd'hui le public qui viendrait me voir avec mes nouveaux projets chantés ne s'y retrouverait pas forcément. C'est un truc que je déplore en tant qu'auditeur ouvert de musiques. Mais c'est comme ça. Donc voilà, c'était déjà galère pour me programmer avant, parce que je ne suis pas dans un genre musical précis, parce que je ne suis pas très bon en comm' et que les salles de concerts sont là pour gagner des sous et pas pour faire la promo des artistes. C'est le serpent qui se mord la queue et on me programme pas trop. Mais j'ai fait des concerts en Russie et ça c'est super bien passé parce que c'était un festival super ouvert. Comme les dates que j'ai fait avec dDamage qui sont des potes. Mais j'ai pas vraiment de "faits d'armes" qui font qu'on mise sur moi. J'aimerais bien en faire beaucoup plus. Si je signais chez Big Dada, j'aurais pas ces soucis, encore que...

Brasser la merde
2 commentaires
Barnabé
Je ne connaissais pas cet artiste avant cet interview. En tout cas je vais aller écouter (et même voir) son oeuvre parce que j'ai rarement entendu quelqu'un d'aussi cohérent dans son identité d'artiste, je veux dire par là qu'il a les idées claires en plus de constamment se renouvelle (d’après l'article). En tout cas il est bon de savoir que certain ne pense pas qu'au fric dans le monde la musique!
Bombo
Pas mal de réchauffé dans les questions mais c'est cool de le voir après le blanc du LP de remixes (et Guilty Cloaks son taf que je préfère). Bon courage pour trouver un label, l'impatience d'écouter ça.
Sinon si Raoul lit, vu qu'il est passé sur nolife et qu'apparemment y'a eu de bons retours, jme disais ptet que passer au Kawaii Café à Paris serait pas débile, quoique la clientèle est plus dans un univers sonore OST Touhou, anime divers et Castlevania.
PS : Fou le "Brasser la merde"
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