silent weapons for quiet wars

Focus · 13 octobre 2012

Richard Skelton - Arpenteur d'existence

par Aurélie S.

Une vingtaine. C’est le nombre d’albums enregistrés par Richard Skelton entre 2005 et 2011, parfois sous des pseudonymes tels que Carousell ou A Broken Consort. Parmi eux, impossible de ne pas citer Landings, sorti en 2009, et ayant bénéficié d’une édition chez Type en 2010. Un disque rare et bouleversant, véritable écrin d’émotions dévastatrices. Richard Skelton a récemment accepté d’évoquer son rapport à la musique et à l’écrit, certaines figures artistiques importantes à ses yeux, ou encore sa vision de la musique dans son aspect le plus palpable.

Mettre en mots ou en musique. En mots, et, en musique. Constater ce même influx nerveux qui part de l’expérience, de la mémoire, pour aller vers le chant, qu’il soit sonore ou poétique. Albums et textes de Richard Skelton germent sur le noyau même de l’émotion élancée vers le langage. Serrés sur l’intensité de vivre, à cet endroit précis de la nécessité. Richard explique ainsi que lui et sa femme, Autumn Richardson, ont créé Corbel Stone Press (nouvel onglet) « afin de mettre un accent supplémentaire sur l’écrit. Nous avons la sensation que les mots sont simplement aussi essentiels, aussi puissants, que la musique ». Sur cette similitude entre écrit et musique, il ajoute :

« La musique et les mots sont liés. D’une certaine manière, ils sont tous deux porteurs de la même parole. La provenance de la musique est extrêmement importante pour moi, mais comme la musique en elle-même n’est pas capable de parler de cela, sauf de manière détournée, j’ai commencé à publier mes écrits de façon à pouvoir articuler quelque chose au processus gestuel qui se trouve derrière les enregistrements. Bien sûr, un auditeur n’a pas nécessairement besoin de lire mon travail pour sentir une connexion avec la musique, mais je pense que les sons et les textes s’enrichissent mutuellement – et que la totalité résultante est plus intense que la simple somme des deux parts. En même temps que le processus d’écriture avançait, ce sont d’autres thèmes que j’ai commencés à explorer – la majeure partie du livre Landings, par exemple, parcourt le processus de déclin et de renouvellement, et renvoie à des questions liées à la mémoire et à la commémoration. »

Dans ce livre qu’il évoque, Landings, on y croise des poèmes, des textes en proses, des listes. Noms. Dates. Généalogies. Du temps qui s’écoule, parmi les landes et les rivières. Ce qui tient malgré tout, et ce qui s’évapore. Le délabrement et l’éclosion. Des certitudes perdues. Langages et visages qu’on imagine. Et virages. Ces existences qui passent, imprègnent la nature. « Landings était ancré dans les landes des montagnes Pennine – un paysage près de mon lieu de naissance dans le Lancashire, au nord de l’Angleterre. On pouvait donc avancer le fait que j’explorais mes propres origines, et les liens entre le paysage et mon enfance. Mais la majeure partie de Landings était en lien avec l’histoire, et la manière dont les paysages pouvaient à la fois consacrer et effacer les signes de l’habitation humaine au fil des siècles. »

On crée parfois dans l’absence d’un être, dans le deuil. La musique de Richard s’est extraite de la perte de sa première femme, en 2004. Il s’agit ensuite de continuer. De parvenir à modifier l’angle du regard. A inverser, pour regarder au delà de soi-même.

« J’ai commencé à regarder au-delà de ma propre personne, de ma propre histoire, à regarder une image plus vaste. Une partie de ce processus m’a conduit à examiner la manière dont le langage a décrit les interactions entre l’humanité et la nature, au travers des dialectes et des noms de lieux par exemple. Ce faisant, j’ai trouvé des connexions avec d’autres endroits, qui, à leur tour, m’ont éloigné de mon lieu de naissance. Je viens tout juste de passer les derniers dix-huit mois sur la côte ouest de l’Irlande, et je vis actuellement à Cumbria, à environ 130km de ma ville natale. Ces lieux sont particulièrement différents – mais il y a des liens, cependant, qui les rattachent. »

Des paysages que Richard photographie également, et dont les clichés auraient pu être inclus dans Landings. Leur absence a finalement laissé la place à un remarquable travail de l’espace – ce blanc, ce vide qui n’en est pas un – sur le papier. « En fait, j’ai pris énormément de photographies de paysages durant ces dix dernières années – la plupart du temps avec un vieil appareil moyen format. Le coût afin de les imprimer correctement a été l’obstacle principal à leur publication – je n’ai malheureusement pas pu les inclure dans le livre Landings. Mais d’un autre côté, l’absence d’images m’a amené vers une expérience différente. Cela me permet de travailler plus visuellement avec la typographie, et de créer un espace que le lecteur/auditeur pourrait occuper avec son imagination. Ultérieurement, quelques-unes de ces photographies ont été admirablement imprimées au sein du magazine australien Dumbo Feather. Espérons que d’autres opportunités de les publier se présenteront dans le futur. »

Il est toujours intéressant d’en apprendre un peu plus sur ce qui accompagne un être en matière de musique, de cinéma, ou d’art en général. Pour Richard, sa période de composition intense durant plusieurs années a appelé le silence. Incapable d’écouter autre chose dans le champ de la musique, il confie tout de même avoir été frappé récemment par l’incroyable beauté du quatuor à cordes numéro 12 de Dvořák (op.96). L’aridité fait partie de la musique de Richard Skelton. C’est une dimension que l’on retrouve dans La Balade Sauvagede Terrence Malick, dont la beauté des paysages a fortement touché Richard. Parmi les autres films qui ont laissé une trace importante dans sa mémoire, on retrouve aussi Aguirre, la Colère de Dieu de Werner Herzog ou La Double Vie de Véroniquede Kryzsztof Kieslowski et sa couleur particulière. Le film de Jem Cohen Lost Book Found a également eu un profond effet sur lui. « Je suis particulièrement fasciné par l’écriture manuscrite et les travaux qui en dérivent – en particulier ce qui n’est pas nécessairement de l’art ». Cette attraction pour les manuscrits, les notes, ou encore les palimpsestes, se matérialise ainsi à travers un vif intérêt pour les microgrammes de l’écrivain et poète suisse Robert Walser. Cette parole miniature et resserrée qui a laissé les traces d’une beauté de l’illisible. Par ailleurs, Richard cite les manuscrits annotés du poème de T.S. Eliot La Terre Vaine. Les écrits des aliénés, aussi : Emma Hauck et ses lettres à son mari lors de son internement, ou Johann Knopf et ses dessins d’oiseaux transperçant l’écriture. Il affectionne tout particulièrement certains artistes tels que Cy Twombly, Callum Innes, David Connearn ou encore Anselm Kiefer. Ce dernier est notamment connu pour son travail complexe de la matière, construisant ses œuvres poétiques autour de multiples matériaux. Et interrogeant l’humanité, son histoire et ses mythes. Quant à la littérature, ce sont des livres tels que Les Villes invisibles d’Italo Calvino, les poèmes de R.S. Thomas ou bien les romans de J.G. Ballard qui occupent une position centrale pour Richard. Ajoutons également la poésie magistrale et bouleversante de W.G. Sebald avec D’après Nature ou bien celle de T.S. Eliot et de ses Quatre Quatuors.

Tourner une page ou pouvoir sentir un album dans ses mains est une chose essentielle. Richard s’arrête ainsi sur le fait que pour lui, la qualité physique, tactile, d’un CD et de son enveloppe est cruciale pour l’ensemble de l’expérience d’un disque. « Les choses peuvent avoir une poésie bien à elles. Elles stimulent plus de sens qu’uniquement l’ouïe. Elles ont une forme tangible et une beauté propre. Mais ces choses ont un poids dans le monde, - et également un coût, un impact environnemental – à la fois du point de vue de leur création et de la manière dont elles sont distribuées. Ce sont des éléments à considérer, en particulier si vous évoquez la nature dans votre art. L’une des raisons pour laquelle Autumn et moi avons créé notre label digital (Aeolian Editions (nouvel onglet)) était le désir de résoudre ce problème. Nous sommes toujours déterminés à réaliser de beaux objets, mais nous sommes aussi conscients de ces conséquences éthiques. Comme les CDR ne sont actuellement pas facile à recycler, nous arrêterons de les utiliser, une fois notre stock écoulé. Toutes nos nouvelles sorties seront ainsi soit des CDs standard (qui ont une longévité plus importante que les CDRs), ou des éditions digitales, ou les deux. Nous essayons également, dans la mesure du possible, d’utiliser des matériaux recyclés et certifiés FSC pour tous nos supports imprimés. Il est difficile de dire si les formats physiques continueront à être importants pour les gens. Nous espérons qu’en continuant à investir du temps, du soin et de l’argent dans les choses, leur valeur intrinsèque pourra être prise en compte comme quelque chose qui en vaut la peine. Il est intéressant de noter que les gens ne semblent pas accorder autant de valeur aux fichiers digitaux qu’ils en accordent aux articles physiques. Peut-être est-ce parce que les fichiers peuvent être reproduits si facilement que leur valeur intrinsèque en est diminuée. La culture du téléchargement ne s’éteint pas, et cela n’aidera pas mais touchera les artistes, à la fois positivement et négativement. La question pour un musicien est simplement de savoir s’il souhaite que plus de gens écoutent sa musique, ou s’il souhaite gagner plus d’argent. Je me demande souvent, si le métier de musicien était subventionné par l’état et que nous recevions une petite rémunération au lieu de vendre notre musique, combien de personnes souhaiteraient toujours être musiciens sachant qu’ils ne feraient jamais fortune ? »

Une importance accordée au caractère palpable de l’objet, qu’on retrouve dans sa pratique de la musique : « Jouer d’un instrument est une bonne manière de calmer l’esprit. Se concentrer sur la dimension physique du moment est une fin en soi. Sentir la douleur dans le bout de mes doigts, la résonance du corps de l’instrument contre le mien. Pour moi, la musique est également un processus gestuel, et je me retrouve ainsi souvent concentré dans une intention particulière. Cela pourrait simplement devenir un conduit, un récepteur, dans le cas où j’essaierais d’apaiser mes propres pensées et émotions, et de devenir attentif à ce qui se trouve autour de moi. »

La musique devient matière tangible, au même titre qu’un brin d’herbe froissé sous la pulpe des doigts, qu’une peau troublée par une autre. « Elle a la forme de mes mains », disait Paul Eluard au sujet de sa femme dans Mourir de ne pas Mourir. Ces vers repris par Richard sont de ceux qui disent sa fascination pour le geste et le toucher. Faire peau à peau avec une mélodie, un espace, une terre. S’en retourner dans les interstices des corps, décider d’y habiter. Occuper les fêlures, les ruines, et les places vacantes. Et à partir de ces autres lieux, s’écouler, manier les contours, pénétrer l’étroitesse des épidermes. Pour que nos territoires se confondent, dans chaque mouvement.

To pour sound between wood and stone.

Into each fissure and fault line.

Like rain on an April morning.

(Richard Skelton, extrait de Landings)

Aurélie S.

Brasser la merde

2 commentaires

  1. Johann

    Un bien bel article.

  2. Pooky

    Une lecture très agréable, un ton féérique qui nous emporte avant même d'avoir eu la chance d'écouter l'artiste.

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