Focus · 13 janvier 2015
Valerio Tricoli (ITW + Podcast) - Sur l'horreur existentielle
Sur l'horreur existentielle
Auteur du terrifiant Miseri Lares - chroniqué ici et récemment récompensé dans nos sélections annuelles (ici) -, Valerio Tricoli nous avait brillamment plongés dans les délires auditifs d’un esprit sombrant dans la schizophrénie. Le compositeur italien nous offre aujourd'hui un nouveau podcast, dédié à un personnage fictif et s'intitulant ‘for Horselover Fat’, et a également accepté de nous en dire davantage sur son œuvre empreinte d’horreur existentielle. La version originale (en anglais) de l’interview se trouve en seconde partie.
Tu peux nous expliquer la genèse de l'album ? Comment te sont venus le thème de la schizophrénie et le cadre de la maison par exemple ?
Je vois ce disque comme une sorte de sonification allégorique de certaines de mes visions philosophiques, comme une émanation assez directe de mon monde intérieur et même de dures réalités de ma vie personnelle, représentées de façon délibérément grotesque parfois, et pour cela il m’est vraiment très difficile de parler franchement de ce sujet.
Il y a un très grand nombre de sources sonores au sein de ton album, souvent traitées jusqu'en devenir méconnaissables. Tu pourrais nous en dire un peu plus sur le matériel que tu as utilisé ?
Il y a des sons vocaux et des sons du corps (battement du cœur, respiration, etc), des field recordings - majoritairement captés en intérieur -, des sons d’objets domestiques ou d’éléments architectoniques de la maison, quelques sons électroniques dans « Le Qoheleth » et de la guitare dans « La Distanza » et « In Your Ruins.. ». Ensuite, pour « In The Eye of The Cyclone » il y a ce que je pourrais appeler des « sons biographiques », des sons qui ont été utilisés pour une autre composition réalisée il y a plusieurs années, qui sont censés représenter mon passé, et servent - ou devraient servir - à étendre les frontières de la narration pour finalement m’y incorporer - qui j’étais, qui je suis maintenant… Cela s’approche probablement d’une réponse à ta question sur la « schizophrénie ».
Tous les sons sont habituellement traités numériquement et au travers de magnétophones, ou les deux, et la majorité d’entre eux apparaît à de multiples reprises sous différentes formes durant le disque.
Ton album renvoie à de nombreuses références littéraires, autant au niveau du titres des morceaux que des textes qui y sont lus (Alighieri, Ceronetti, Lovecraft, Cioran, L'Ecclésiaste). Comment s'est arrêté ton choix sur ces œuvres-ci ?
En fait, ce sont tous des auteurs qui ont souffert et écrit sur l'horreur existentielle, et dont je qualifierais les styles, bien que vraiment différents, de prophétiques.
Le premier enregistrement que j'ai effectué pour ML - qui pourrait être perçu comme un cristal contenant déjà tous ses éléments - a été une prise de ma lecture du livre du Qohelet [NDLR : L'Ecclesiaste] mêlé avec d’autres textes que j’avais rédigés. Je l'ai enregistré seulement quelques heures avant un concert au Café Oto à Londres, afin d'avoir de nouveaux éléments à utiliser pendant le concert. J'ai mis quelques morceaux de papier dans ma bouche - pour dégrader mon élocution, comme si la « vérité » contenue dans ces mots était trop douloureuse à dire - et placé ma tête sous un grand sac plastique, de sorte que je ne pouvais respirer correctement. Mon ordinateur était également en dessous, et je disposais d'enregistrements d'une femme et d'un bébé en train de pleurer, que je repassais sur les enceintes de l'ordinateur alors que je lisais. Ce résultat peut s’entendre dans « La Distanza » et « Miseri Lares ». À partir de là, le contenu de l’album que j’allais concevoir est devenu très clair pour moi...
Tu penses également que certains cinéastes t'ont influencé ?
Probablement oui, mais pas de façon consciente. Avec du recul, je trouve Miseri Lares très Von Trier-esque. Je pense à des œuvres comme Epidemic ou Antichrist, qui utilisent à bon escient certains éléments stylistiques de films d’horreur pour aborder des sujets existentiels...
Une première version de Miseri Lares avait été présentée en 2011 au festival L'audible. Qu'est-ce qui a évolué depuis ta performance là-bas ?
Pas grand chose, mis à part que dans cette version « Miseri Lares » et « In Your Ruins is My Shelter » formaient un seul morceau, et que son début était plus calme je pense, avec moins de choses s'y déroulant.
Comment tu procèdes pour construire tes morceaux ? Ils sont majoritairement écrits ou tu les improvises à partir de divers éléments rassemblés ?
Pas grand chose n’est décidé avant que je ne commence à travailler sur un morceau. En ce qui concerne Miseri Lares, après avoir composé les premiers titres - « Miseri Lares » et « In Your Ruins... » -, j’avais une idée de ce que je voulais faire à plus grande échelle, mais cette idée n’était pas forcément relative aux sonorités, mais plutôt conceptuelle voire narrative.
En ce qui concerne les morceaux en eux-mêmes, ils ont été assemblés sur ProTools et ont été « écrits » au fur et à mesure que je les concevais. En général, je débute avec un ensemble de sons que je souhaite utiliser pour un certain morceau, j’en assemble le cœur, et une fois que le résultat commence à faire sens, je produis les nouveaux sons dont j’ai besoin.
Comment abordes-tu tes lives ? Tu laisses une certaine part d'improvisation ?
Je me sers d'un magnétophone Revox, que j’utilise comme un dispositif analogique de sampling en direct. En terme de structure globale, mes sets sont toujours improvisés, même si je dispose d’un certain nombre de solutions et de sons pré-enregistrés qui alimentent le Revox, qui pourraient apparaître, sous différentes formes ou nuances, dans différents concerts.
Quels effets utilises-tu quand tu joues en live ?
En dehors du Revox, qui est l’instrument central, la sortie de tous les sons, j’utilise un ordinateur - qui me sert simplement de sampler pour alimenter la platine cassette en fichiers audio -, une unité de réverbération, et lorsqu'il est fourni par les organisateurs je suis ravi d’utiliser un CDJ.
Tu as collaboré avec Thomas Ankersmit sur 'Forma II' sorti il y a quelques années chez PAN (on lui doit récemment l'excellent 'Figueroa Terrace' sorti au début de l'année chez Touch.). Comment se répartit votre travail de composition à deux ? Tu as d'autres projets en cours avec lui ?
Pour Forma II, dans un premier temps il a fourni les sons - de très courts morceaux jusqu’à de très longues plages de synthés - et je les ai structurés, et on a ensuite re-travaillé cette structure tous les deux. On pourrait dire qu’il s’est principalement occupé des sons, et que j’ai principalement fait le travail sur ProTools.
On a énormément de nouveaux matériels, cette fois-ci issus de sessions où l’on a joué ensemble, et une partie de cela est déjà composé, mais on vit maintenant dans des villes différentes et c’est plus difficile de faire avancer les choses. J’espère qu’on finira un nouveau disque d’ici la fin de l’année prochaine [NDLR : 2015].
En dehors de Forma II nous avons réalisé une création pour une radio allemande, que nous avons également joué quelques fois en live, appelée « ECHELON Teufelsberg », et basée sur des enregistrements in-situ dans le dôme radar abandonné de Teufelsberg en banlieue de Berlin.
Tu joues aussi au sein du quatuor italien 3/4HadBeenEliminated avec Claudio Rocchetti, Stefano Pilia et Tony Arrabito. Tu peux nous parler un peu plus de ce projet, de ses influences ?
En fait, je ne peux pas être sûr d’en faire toujours partie, vu que je ne sais pas si le groupe est en vie ou mort. Nous vivons tous dans des villes différentes maintenant, et trouver du temps pour enregistrer et créer est vraiment compliqué. On a débuté 3/4 début 2000, et nous avons voulu mettre ensemble tout ce que nous aimions : improvisation, musiques électroniques DIY, chansons folk, field recordings, Fluxus, rock, techno, musique concrète, musique psychédélique et surtout des psychédéliques... Je pense que le groupe que nous voyions principalement comme référence était This Heat, bien que la musique que nous faisions était très différente - et en fait, loin d’être aussi bonne que la leur.
Depuis quelques années, PAN connaît un succès de plus en plus impressionnant. Comment expliques-tu cet engouement que suscite chacune de ses sorties, qu'elles soient plus orientées 'dancefloor' ou plutôt expérimentales ?
La diversification est probablement le mot-clé ici. Les sorties plus « dancefloor » rendent le label visible auprès d’une plus large audience, et assurent une meilleure couverture de la part de (plus de) magazines etc., ce qui est bénéfique pour les sorties plus bizarres, et aussi en vendant un (plus grand) nombre de ces albums « dancefloor », Bill peut probablement récupérer assez d’argent pour investir dans des musiques « plus » expérimentales (je dis « plus expérimentales » car la plupart des albums dancefloor que Bill sort est en fait plutôt expérimental, dans son propre genre) - comme mon double LP, qui est franchement un risque financier que peu de labels auraient pris.
Comment travailles-tu avec le boss de PAN, Bill Kouligas ? Est-ce que tu avais entière liberté quant à Miseri Lares ?
En fait, avant d’être mon label, c’est mon ami, donc la plupart du temps je ne travaille pas avec lui, mais traîne avec.. en ce qui concerne l'entière liberté, oui, complètement, mais c’était probablement parce qu’il aimait ce que je faisais, je suppose...
Tu travailles déjà sur ton prochain album ? Tu peux nous en dire plus ?
Oui depuis très longtemps, les plus anciens sons sur cet album ont sûrement été réalisés en 2009 ou par là, et j’ai commencé à le composer en 2012 - en considérant que Miseri Lares était terminé au moins un an avant d’être réellement sorti. Ce que je peux et veux dire à ce stade c’est que son monde sonore est très différent de celui de Miseri Lares, étant plus électronique, et qu’il contient davantage de Revox « live ». Le titre provisoire est « The Empty Fortress »… j’espère le finir d’ici cet été.
ENGLISH VERSION
Author of the terrifying Miseri Lares - reviewed here and recently rewarded in our annual selections (here) -, Valerio Tricoli had brilliantly immersed us in the auditory delusions of a mind sinking into schizophrenia. The Italian composer offers us today a new podcast, dedicated to a fictional character and entitled 'for Horselover Fat', and has also agreed to tell us more about his work suffused with existential horror.
Can you explain us the genesis of the album ? For instance, how did the topic of schizophrenia and the house come to you ?
I see this record as some sort of allegorical sonification of certain philosophical visions of mine, and as a pretty much direct emanation of my inner world and even of blunt facts of my personal life represented in a sometimes deliberately grotesque way, and as such is really, really hard for me to talk honestly about this topic.
There's a great amount of sound sources within your album, often treated until they're unrecognizable. Could you tell us a bit more on the material you used ?
There's vocal sounds and sounds of the body (heartbeat, breathing etc), field recordings - mostly indoor -, sounds of household objects or architectonical elements of the house, a few electronic sounds in « Le Qoheleth » and guitar in « La Distanza » and « In Your Ruins… ». Then, for « In The Eye of The Cyclone » there are what I could call « biographical sounds », sounds that were used for a different composition made many years ago, which are meant to represents my past, and serve - or should serve - to expand the borders of the narration to ultimately incorporate myself - who I was, who I am now - into it… This probably goes close to answer your question above about « schizophrenia ».
All the sounds are normally treated digitally and trough tape machines, or both, and the great majority of them appears multiple times in different forms throughout the record.
Your album delves into numerous literary references, which appear in the titles of the tracks or throughout the texts that are read (Alighieri, Ceronetti, Lovecraft, Cioran, Ecclesiastes). How did you make your choice on such works ?
Well, it's all authors which suffered and wrote about existential horror, and whose styles, although really different, I would define as oracular.
The first recording I made for ML - which could be seen as a crystal already containing all its elements - was a take of me reading the book of Qohelet mixed with some other stuff of mine. I recorded it just a few hours before a gig at Café Oto in London, to have some fresh material to use in the concert. I put some pieces of paper in my mouth - to impair my speech, as if the « truth » contained in those words was too painful to be said - and my head was under a big plastic sheet, so that i couldn't breath properly. My computer was also under it, and I had these recordings of a woman and a baby crying, and I played those back trough the computer speakers while I was reading. The result of it could be heard both in « La Distanza » and in « Miseri Lares ». From that on the content of the album I was going to make became quite clear to me...
Do you think some filmmakers could have influenced your work ?
Probably yes, but not in a conscious way. With hindsight, I find Miseri Lares pretty Von Trier-esque. I'm thinking at works such as Epidemic or Antichrist, which use to great effect some stylistic elements of Horror movies to express existential topics...
You've performed a first version of Miseri Lares during the festival 'L'audible' in 2011. What has evolved since that time ?
Not much, except that that version was « Miseri Lares » and « In Your Ruins is My Shelter » together as one piece, and the beginning of it was quieter I think, with less stuff happening.
How do you proceed to compose your tracks ? Are they mostly written or do you improvise them from different elements you're putting together ?
Not much is decided before I start to work on a piece. For Miseri Lares I did have, after having composed the first tracks - « Miseri Lares » and « In Your Ruins… » - an idea about the bigger scheme, but this idea wasn't necessarily an aural one, but rather conceptual or even narrative.
Regarding the tracks themselves, they were put together on ProTools and were « written » while I was making them. Generally I start with a pool of sounds which i want to use for a particular piece, I start to assemble the core of it, and once the result starts to make sense, I produce the new sounds which I need.
How do you work live ? Do you let some room for improvisation ?
I use a Revox tape machine as a sort of analogue live-sampling device. The live sets in their overall structure are always improvised, even though I have a number of solutions and pre-recorded sounds that I feed into the Revox, which could appear, in different forms or nuances, in different gigs.
Which effects do you use when playing live ?
Apart from the Revox, which is the central instrument, the output of all the sounds, I use a computer - which simply works as a sampler to feed soundfiles into the tape deck -, a reverb unit, and when provided by the organizers I'm also happy to use a CDJ.
You collaborated with Thomas Ankersmit on 'Forma II', out on PAN a few years ago (who released earlier this year the excellent 'Figueroa Terrace' on Touch.). How do you compose together ? Do you have any other projects with him ?
For Forma II, at a first stage he provided the sounds - from very tiny bits to very long synths parts - and I arranged them into a form, and then we re-worked this form together. We could say that he mostly did the sounds, and I mostly did the ProTools job.
We have plenty new material, this time based on stuff we played together, and some of that is already composed, but we now live in different cities and it's harder to get stuff done. My hope is to finish a new record by the end of next year.
Apart of Forma II we did a production for german radio which we also performed live a few times called « ECHELON Teufelsberg », based on on-location recordings in the abandoned Teufelsberg radar dome in the outskirts of Berlin.
You're also as part of the Italian quartet 3/4HadBeenEliminated along with Claudio Rocchetti, Stefano Pilia and Tony Arrabito. Can you tell us a bit more about this project and its influences ?
Well, I can't be sure if I'm still part of that, as I don't know if the band is alive or dead. We all live in different cities now, and to find time to record and produce stuff is really complicated. We started 3/4 in the beginning of 2000, and we wanted to put together all the stuff we were into: improvisation, DIY electronics, folk-songs, field recordings, Fluxus, rock stuff, techno stuff, concrete music, psychedelic music and most importantly psychedelics… I think the band we were mostly thinking about as a reference was This Heat, although the music we did was very different - and well, not even close to be as good as theirs.
Since a couple of years, PAN has known a growing success quite impressive. How do you explain this interest which follows every release, whether it is more 'dancefloor' oriented or rather experimental ?
Diversification is probably the keyword here. The « dancefloor » stuff makes the label visible to a wider audience, and assures a better coverage from (more) magazines etc. which is beneficial to the weird stuff also, and also by selling (bigger) numbers of dance records Bill can probably produce enough cash to invest in « more » experimental music (I say « more experimental » because most of the dance stuff Bill produces is actually quite experimental, in its genre) - like a double a LP of mine, which is honestly a financial risk that not many label would have taken.
How do you work with PAN's mastermind, Bill Kouligas ? Did you have full liberty regarding 'Miseri Lares' ?
Well, before being my label, he is my friend, so I mostly don't work with him, but hang-out… About full liberty, yes, totally, but probably that was because he liked what I did, I suppose...
Are you already working on your next solo album ? Can you tell us more about it ?
Yes I am since a long time, probably the oldest sounds of it were made in 2009 or so, and I started composing it in 2012 - consider that Miseri Lares was finished at least one year before it actually came out. What I can and want to say at this stage is that its sound world is pretty different to the one of ML, being more electronic, and that it features more « live » Revox. Its working title is « The Empty Fortress »… I hope to finish it by the Summer.

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