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Focus · 1 novembre 2012

Wovenhand : Dieu en Santiags

Dieu en Santiags

par Dr. Somath

Quand deux jours avant le passage de Woven Hand à Paris, Lexo7 nous appelle pour nous dire, « Ouais les mecs j’ai un problème, vous pourriez être libres pour interviewer le mec qui vous perce depuis plus de dix ans ? », autant dire qu’on a eu les chocottes. Quand ce même mec vient nous cueillir avec un bref « You’re next ? » pour nous conduire dans les loges et attendre la première question, on n’a pas fait les malins non plus, mais bon, il y a bien un moment où il faut se lancer.

Salut, notre première question est sur le fait que tu sors des albums de façon très fréquente, tous les deux ans en fait, c’est quelque chose de conscient ? Tu veux garder ce rythme pour rester créatif, ou c’est juste un hasard, que tu as de nouvelles chansons et donc que tu sors un nouvel album ?

J’aime partir en tournée, même si je n’ai pas de nouvel album. Mais personne ne pense comme moi. Toutes les maisons de disque et toute l’industrie autour de ça ne marche pas de cette façon. En plus tu as tous ces cycles de tournée printemps, festivals d’été, automne... Et avant tout ça, tu as des mois et des mois de préparations pour organiser tout ça, planifier des interviews, faire de la pub. Et donc il te faut un album pour pouvoir tourner, il faut de la matière. Alors je suis le mouvement, on fait un disque, on tourne pour ce disque, et après il faut recommencer.

On n’est pas un groupe qui a fait un énorme hit passé en boucle à la radio dans le monde entier et qui peut tourner là-dessus pour le reste de sa vie, sans avoir besoin de sortir un nouveau disque. Et puis tu sais, si leurs nouveaux albums se vendaient ils continueraient d’en faire.

Et donc tu composes constamment ?

Non, je compose seulement à la maison. Ca part d’un truc à l’orgue, ou d’un autre instrument que j’ai, pendant la journée, ou n’importe quand. Ca peut aussi venir si je lis quelque chose qui m’interpelle ou si je trouve une phrase qui me plait. J’écris et collecte chaque idée dans un coin, puis passe à autre chose. Et quand il est temps de sortir un nouvel album, je mets toutes ces idées ensemble.

Pour moi, tous tes albums ont leur identité propre, par exemple le nouveau est plus live, plus garage. A quel moment et comment la direction d’un album se décide-t-elle ?

Ca dépend des circonstances du moment où je commence à écrire l’album. Pour celui là, toutes ces chansons ont été écrites à l’orgue, un vieux des 70’s. Après je rajoute les batteries, trouve des paroles. Et ensuite je les apporte aux musiciens pour que ça devienne vraiment fort et puissant, et c’est ce qu’on a fait.

Mais ce disque est particulièrement joyeux, tu étais de bonne humeur ?

Oui bien sûr.

J’ai cru comprendre que tu avais fait deux versions de cet album. Pourquoi sortir la version la plus heavy ? C’est celle que tu préfères ?

Non, mais quand on joue live, c’est comme ça que ça sonne. Et les gens veulent toujours un enregistrement proche du live. Donc on l’a enregistré live, comme à un concert, c’est ce que les gens veulent entendre. Mais peut être que je sortirai l’autre version, qui est beaucoup plus étrange, dans un moment.

Tu fais ça à chaque album ?

Non.

Au sujet de la pochette, et de ton nouveau tatouage (un épi de blé). Qu’est ce que ça représente pour toi ?

La bible. Dans la bible ce sont des symboles récurrents. Pour la pochette, basiquement cela évoque la fin de ta vie et la vie éternelle. (NDR : Evangile de Saint-Jean, Verset 23 à 26 : Alors Jésus leur déclare : « L'heure est venue pour le Fils de l'homme d'être glorifié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. ).

Ok, tu as beaucoup joué avec des musiciens européens, et tu tournes souvent en Europe, en tout cas vu d’ici. Y a-t-il une différence, au niveau de la réception du public entre Woven Hand en Europe ou aux Etats Unis ?

On a tourné beaucoup et on a beaucoup de fans aux Etats Unis, sur la côte Est, la cote Ouest, dans le sud aussi. Mais c’est beaucoup plus grand qu’ici tu sais. Il y a ce même intérêt des gens pour la musique, mais c’est sur des échelles beaucoup plus grandes donc ce n’est pas facile. Donc c’est vrai que, et déjà à l’époque de 16 Horsepower, on a tourné régulièrement en Europe, mais je pense que si on avait tourné autant en Amérique qu’en Europe, on aurait même plus de fan. Mais c’est juste plus dur.

Comment tu retravailles sur les vieux morceaux avec de nouveaux musiciens, est-ce que tu leur envoies un disque, et leur dis, « on se voit au concert » ?

Complètement, je n’ai pas envie de rejouer encore et encore les mêmes vieilles chansons pour qu’ils les apprennent. Apprendre à de nouvelles personnes tout le temps est assez ennuyeux. Donc je veux être sur qu’ils soient prêts au moment des répétitions. Bien sûr on fait des changements ensemble à ce moment là. Mais avant, si je joue une vieille chanson différemment, je l’enregistre seul et leur envoie la nouvelle version.

Et ils répètent ensemble sans toi avant ?

Ouais.

Est-ce que les musiciens de cette tournée t’ont surpris ?

Non, car je connais leur style, je les ai déjà vu jouer avec d’autres groupes. C’est pour ça que je les ai choisis, leur façon de jouer, leur son…

J’ai une question plus personnelle maintenant, tu vis toujours au Colorado ? Qu’est ce que tu aimes là bas, et comment tu sens que ça influence ton écriture ?

Pour moi c’est le meilleur endroit d’Amérique, je veux dire, j’ai toujours vécu là bas, donc bien sûr tu aimes l’endroit où tu as grandi. J’ai ma famille là bas, j’aime le paysage, le temps, il y a vraiment du soleil tout le temps, même en hiver, et c’est facile pour moi d’aller en Arizona, au nouveau Mexique, au Wyoming, au Montana : tous les endroits où j’aime aller. C’est vraiment un endroit central.

J’ai vu des photos de toi dans des fêtes avec des indiens, comment as-tu tissé des liens avec eux ?

Ce ne sont pas des amis très proches, mais oui j’ai des amis là bas. Mais ca a toujours fait parti de ma vie au Colorado. Quand tu grandis là bas, ce sont des choses que tu fais, on allait à des rodéos indiens, des trucs comme ça, que tu fais quand tu vis là bas. Et donc toute ma vie j’ai continué à faire ça, j’amène mon fils, ma fille, on fait le voyage. Comme je t’ai dit, on va dans le Wyoming, dans les réserves, juste passer du temps avec les gens. Pour moi c’est la vraie Amérique.

Est-ce que tu as d’autres projets en-dehors du monde de la musique ?

Non, je l’ai déjà fait. Mais maintenant, j’ai déjà très peu de temps entre les tournées et les enregistrements. Par exemple là je rentre 10 jours, et après je repars avec Crime & The City Solution.

Vous avez une grosse tournée de prévue ?

5 concerts aux Etats-Unis, 5 ou 6 en Europe. Ca ne fait pas beaucoup, car c’est une grosse production, on est 8 sur scène, le groupe n’a plus joué depuis 20 ans, donc c’est assez cher et risqué et la plupart des clubs étaient frileux. Et le disque sort bientôt.

Pas de dates en France. Je pense que je serai là pour le concert en Suisse…

Ah ben c’est sur que là-bas il doit y avoir de l’argent pour prendre le risque (Rires).

Sur cet album, et aussi en général, sur certaines chansons, ta voix me rappelle d’autres gens, comme ici, sur The Laughing Stalk (la chanson), ta voix me fait penser à Paul Banks d’Interpol, je dis ça d’une manière positive hein. Ce qui m’amène à ma question, ta musique est pleine de ta voix et de ta personnalité, mais des fois sens-tu dans ce que tu fais l’influence d’autres artistes ?

Oui c’est sûr, je peux entendre du Bob Dylan, tu sais, la façon dont les morts sortent, parce que je l’écoute depuis tellement d’années. Et je suis sûr qu’il y a d’autres chanteurs comme ça.

Et c’est quelque chose que tu fuis ? Tu effaces car on sent trop l’influence ?

Non, et de plus en plus souvent je m’entends moi-même.

Bon, j’ai une partie de mon interview nommée Spiritualité et Musique. Je me demandais, comment te sens-tu, en tant que personne très spirituelle, dans le milieu rock’n roll, qui ne l’est pas tant que ça, voire qui renie tout ça ?

Je ne vois pas du tout les choses de ce point de vue là. Ce que la plupart des gens voient comme spirituel, n’est en fait, pas spirituel. En fait je pense qu’on le fait spirituel, on le veut spirituel, on l’aime spirituel, et c’est mis en scène pour qu’on l’appelle spirituel. Par exemple tu prends de la musique, tu la mets dans une église, avec un grand chœur, tout le monde est bien habillé, le bâtiment est beau. Tout le bâtiment et le décor ont été faits pour cette expérience, tu y vas et tu te sens dans un endroit saint, un endroit sacré, un endroit sûr… et il y a une certaine attitude à avoir. Bref, plein de choses dites spirituelles se passent dans ce lieu, c’est un lieu qu’on appelle spirituel. Mais je ne crois vraiment pas à ça, vraiment ! Je pense que ça peut être spirituel, mais je pense aussi que ça peut être noir comme la mort. C’est pas parce que quelque chose a les habits du spirituel que ça l’est.

Et à l’inverse, il n’y a pas que le mal dans un milieu rock comme tu dis, qui ne fait pas tout ces efforts, mais qui peut comporter des valeurs que je partage.

Et tu te sens, à l’instar de ton grand-père, comme un prêcheur ?

Tout le monde est prêcheur de son propre message, toi, lui, moi. Où que tu ailles, tu partages et tu défends tes opinions, tes idées, c’est normal. Donc oui, je suis un prêcheur, et, je parle de ce que je pense, Dieu est partout, ...

Et par rapport à ça, est-ce que tu te sens proche de personnes comme Michael Gira ou Nick Cave, qui eux aussi partagent ce genre de message ou développe des ambiances s’en rapprochant ?

Ce sont des personnes que j’ai beaucoup écoutées et qui ont réalisé de très belles choses, donc oui j’apprécie leur musique, mais je ne te dirai jamais que je me place à leur niveau, loin de là.

Sur ce, les balances qui se passent à deux pas des loges se font de plus en plus insistantes. Je suggère qu’il est peut être temps pour lui d’aller rejoindre ses petits camarades, ce qu’il me confirmera en se levant, nous adressant un petit « c’est terminé pour vous ? ». Oui oui David, c’est terminé pour nous, on a toujours autant les jetons mais on l’a fait et on est content.

(photos généreusement offertes par Yannick Vogel de differ-ant)

Dr. Somath

Brasser la merde

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