silent weapons for quiet wars

Pochette de Day has ended

chronique · 4 octobre 2013 · Expé. / Modern Classical

Aaron Martin / Christoph Berg

Day has ended

Deux sortes d'esprit : diurnes et nocturnes. Ils n'ont ni la même méthode ni la même éthique. En plein jour on se surveille; dans l'obscurité on avoue tout. (Cioran. De l'inconvénient d'être né)

par Lexo7

Je n'ai jamais eu d'appétit pour les split albums. Trop souvent impersonnels pour dégager une griffe, une ambiance propre, une complémentarité suffisante entre les différents protagonistes pour maintenir l'immersion, je les snobe plus souvent que je ne leur donne une chance. Mais la simple mention de noms tels Aaron Martin ou Christoph Berg a le don de faire prendre du recul sur certaines fausses certitudes.

Woven Tide, signé par le projet From The Mouth Of The Sun (avec Jasper TX), n'aurait pas revêtu la même indispensabilité sans l'intervention du multi-instrumentiste barbu premièrement cité. Remarqué par des labels aussi crédibles et prestigieux que Type, Preservation ou Experimedia, Aaron Martin fait partie de ces musiciens peu prolifiques (tout est relatif) qui savent que le rare est souvent précieux, pas du genre à sauter à pieds joints sur le premier projet bancal venu. Son Worried About The Fire de 2010 est sans doute le disque vers lequel je reviens le plus, même si ses plus anciennes collaborations avec Machinefabriek n'ont rien perdu de leur superbe.

On ne présente plus Christoph Berg à ceux qui ont la bienveillance de nous lire. Ses travaux électro-acoustiques en tant que Field Rotation sont certes plus connus que ces oeuvres plus feutrées, plus intimistes (on peut presque parler de musiques de chambre, même si je déteste cette appellation) et signées en son nom propre. Mais le compositeur, aujourd'hui installé à Berlin, élargit à chaque sortie le spectre de ses suiveurs. Tant et tellement que chaque disque est annoncé comme une réussite artistique et commerciale dans les travées de l'indépendance.

Sans les soupçonner une seconde d'avoir voulu faire un "coup", les gens de chez Dronarivm (label dont on parle de plus en plus, emmené par le russe Dmitry Taldykin et par le bien connu Pleq) ont eu le nez fin. Ce somptueux Day Has Ended, même s'il dépasse à peine les 35 minutes, est sans doute leur sortie la plus aboutie à ce jour.

L'album emprunte le cours d'une journée à un moment indéterminé, pour s'achever lorsque le lit de la nuit est bien dressé. L'optimiste voudrait penser que le temps s'éteint quand le rêve voit le jour. Être le premier de cordée suspendu au défilé accéléré jusqu'à la paix nocturne. On ne l'empêchera pas d'y croire, même si dans cette sauvage mélancolie demeure des parfums insistants de beauté cynique, d'espoirs déchus face aux prières perdues dans la nuit. A l'heure où l'obscurité est un pansement pour les yeux et une piqûre pour l'âme, les accès de folie et les instants de lucidité se confondent pour ne plus former qu'un douloureux écrin de questions. Sans réponses bien sûr, puisque la nuit, seul le néon lune est réceptacle des épîtres. Oui, la journée s'est achevée, mais Demain n'est jamais assez loin pour ceux qui ne voient clair que dans le côté sombre. Encore plus lorsque aucun autre son de cloche n'est apte à apaiser les rosées acides de l'aube épine.

Peut-être bien loin de ces énièmes considérations darkissimes, Day Has Ended est pourtant un album qui s'écoute dans l'obscurité. Accompagné bien sûr de sentiments relatifs au caractère assassin qu'on attribue au temps qui passe. Les deux musiciens ne se sont sans doute jamais croisés. Gravitent dans les même sphères, pratiquent les mêmes instruments tout en traçant des sillons très différents. Et pourtant, leur virtuelle collaboration du jour révèle un liant impressionnant en plus d'une complémentarité certaine. Est-ce la force du concept ? Ou le sacrifice de deux musiciens géniaux qui jamais ne s'écoutent juste jouer ?

L'opus s'ouvre par le désarmant Slow Wake, où l'impressionnante technique de Martin dans son jeu de cordes est mise à nue. Violoncelle, guitare, violon même, sans doute. Glissandos, pizzicatis, accords qui viennent d'ailleurs, tout y est, il caresse autant qu'il pique, lacère ses propres segments de son doigté chamanique. Non, ce titre n'est pas la (pas si improbable) rencontre de Richard Skelton et William Ryan Fritch pour un River Song 2.0. Sans manier l'excès jusqu'à dire que c'est mieux, c'est définitivement du même niveau. Juste superbe.

On ne retrouvera cette même classe que sur Night Never Came (orgue solennel qui prend peu à peu du recul et forme une toile de fond, larsens plaintifs qui résonnent à mes oreilles comme des cris de dévotion) même si l'aventureux Burl (sa gratte du bayou et ses drones laineux virevoltants dans un soleil de printemps) et l'arrache coeur Comfort of Shadow (où murmures et lignes gravissimes peuvent dévoiler à qui le veut les contours de l'insoumise Ecosse) peuvent eux aussi prétendre au splendide. En quatre titres plein de mélancolie et de romantisme, Aaron Martin installe là un nocturne tapis à venir du plus bel effet.

Dès les premières notes de Pillows, la fluidité et les contrastes naturels du jeu de Christoph Berg offrent un joli contre-point au jeu très "chaloupé" et très technique précédent. La narration se fait plus lente, mais rien ne perd d'intensité. Les quatre notes du piano (bienvenu) offrent une rampe de lancement idéale aux traînées de violons sur le sublime Today Has Been Alright. Ce titre est le parfait exemple pour illustrer cet unique et immédiatement reconnaissable talent de mélodiste propre à l'allemand. Les caresses et le caractère ô combien rassurant de Things Are Sorted, Finally, tout comme le violon très aigu tutoyant les étoiles ou les effets de pédales du joli piano de Coda en fermeture, contiennent autant de réconfort quand la nuit remue.

Day Has Ended est sans surprise l'excellent album qu'on supposait. Plus les intitulés de ses tracks semblent positives et plus ils font office de morsures mélomanes et émotionnelles. Limité à 300 exemplaires chez nos amis de Dronarivm, il se peut que beaucoup se révèlent orphelins à force d'avoir trop attendu. A bon entendeur, salut.

"La tendresse atténue la violence des délices nocturnes, où il est plus commun que l'on imagine de se déchirer sadiquement."

Lexo7

Brasser la merde

2 commentaires

  1. PDR

    Une goutte de divin se dilue dans mon âme.

    1. Trace-na

      Je n'aurais pas mieux dit que toi PDR. Concernant la musique, vraiment, je volais. Merci, Que la vie soit longue pour toi, Trace-na

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