chronique · 11 mars 2015 · Drone / Ambient
B°Tong
Prostration Before Infinity
- Je me demande si, en présence d’un spectateur qui n’est pas en prière, quelque chose doit arriver ? - Qu’est-il censé arriver ? - Ce que vous voudrez. […] Mais vous devez au moins vous agenouiller. A. Tarkovski, Nostalghia, 1983
par Mélanie Meyer
L’exercice de la traduction mène parfois à des développements contradictoires. Quels en sont les niveaux de difficulté ? En premier lieu, la pluralité des termes correspondants au mot recherché. En second lieu, l’existence de sens paradoxaux donnés. En dernier lieu, la contextualisation sémantique en vue du choix à effectuer. Au final, il s’agit toujours d’une loi exponentielle. Le terme anglais de « prostration » présent dans le titre de cet album invite à trois interprétations différentes : le prosternement, l’accablement, l’anéantissement. Faut-il en désigner un comme étant le plus adéquat ou bien les trois peuvent-ils rendre compte du contenu sonore de l’album ? Puisqu’il s’agit d’interprétation en relation avec un langage non verbal, la seconde option offre évidemment une cartographie bien plus vaste concernant les directions possibles. D’autant que l’autre terme mis en regard est « infinity »…
Le parcours de Chris Sigdell AKA B°Tong le mène à produire des paysages sonores dont l’inspiration développe une identité musicale d’une constance peu commune. Des nappes mélancoliques telles qu’on peut les relier à des univers comme ceux de William Basinski, des drones inquiétants évoquant les guitares saturées de Maeror Tri, des captations faisant alterner tour à tour l’ampleur, la distance, l’aliénation évoquées indifféremment dans des films de science-fiction ou fantastiques. Toutefois, de ces parentés pouvant constituer des jalons de compréhension, une unique réalité n’émerge au final : le seul processus de construction musicale bien spécifique et à l’œuvre depuis 2005.
En effet, en tant que telle, aucune composition véritablement mélodique n’est présente : n’existe qu’une progression sonore développant et amplifiant sur chaque morceau les éléments retenus pour sa construction. D’un point de vue technique, aucun instrument n’est convoqué : tout est capté puis assemblé électroniquement. Que reste-t-il donc à explorer de ces non-événements ? L’esprit de l’ordonnateur. Il y a dans tous les albums de B°Tong le même respect pour la ligne tracée. Chaque pièce semble faire sens dans une collection plus vaste : celle de l’œuvre exercée. Une cinématographie d’espaces considérables, illimités, parfois désolés, toujours jalonnés d’anfractuosités formidables qui inspirent autant crainte que respect et dont l’exploration aboutit à l’errance.
L’influence la plus évidente serait sans conteste Biosphère, ce qui ramène naturellement à la dimension cosmique de cet opus. À la croisée des scènes industrielle et ambient, Chris Sigdell déploie une gamme de sons qui semble vouloir traduire une forme hypothétique d’énergie invisible en langage musical. L’invisible devient un sujet de prospection. Avec pour fil conducteur l’orgone, le musicien semble tenter tour à tour d’appréhender différentes manifestations célestes avérées ou non. Cet incommensurable champ d’investigation permet toutes les interprétations. Pourquoi ne pas voir modelée NGC 7304 dans le titre éponyme bien qu’il s’agisse d’une galaxie aperçue dans la constellation de Pégase une seule et unique fois et qui, depuis, demeure insaisissable à toute observation ? Puis détecter les effets inconstatables, puisque réfutés par le second principe de thermodynamique, de la fameuse entropie négative de Wilhelm Reich dans A Sudden Burst of Negativity ? Ou enfin emprisonner l’arc de choc stellaire longtemps théorisé dans Bow Shock ?
Les six morceaux présents sur l’album, auxquels il faut adjoindre un bonus track présent sur le bandcamp du label Silken Tofu, paraissent autoriser une telle licence. Au final, quelle que soit la posture adoptée, un terme résume tous les possibles audibles : Infini.






Brasser la merde