silent weapons for quiet wars

Pochette de Barons Court

chronique · 17 mars 2015 · Drone / Ambient

Sarah Davachi

Barons Court

« If a stone in the river moves, the river is not changed, but after a long time it becomes something completely different. » (Éliane Radigue)

par Johann Tournebize

Est-il encore nécessaire de présenter Students of Decay ? La maison américaine, gérée par Alex Cobb, semble s'appliquer à sortir des albums tout aussi précieux que singuliers. La liste est longue mais, si l'on se cantonne à quelques noms pour l'année écoulée, Kyle Bobby Dunn & The Infinite Sadness de Kyle Bobby Dunn (récompensé ici) et The Silent March de Secret Pyramid (ici) font figure d'indispensables. Et l'on ne vous cache pas que ce premier LP de Sarah Davachi, qui inaugure l'année, ne déroge en rien à l'excellence à laquelle nous étions habitués, bien au contraire. Barons Court fait suite à deux très belles sorties, chez Important Records et Full Spectrum Records, et surplombe désormais de haut la discographie de la compositrice canadienne, qui semble avoir raffiné encore davantage son art.

Une discographie parcourue de modulations analogiques, puisque cette diplômée en philosophie et musique électronique compose principalement sur des synthétiseurs historiques. Mais outre les Buchla 200 et Music Easel, EMS Synthi AKS, Prophet 5 de Sequential Circuits, ARP String Ensemble et Steiner-Parker Synthacon qui déploient ici leurs nappes, plusieurs instruments acoustiques s'entendent aussi. Une dimension acoustique qui n'était que très discrète sur The Untuning of the Sky (nouvel onglet), première sortie hypnotique de Davachi qui brillait par son minimalisme épuré et où seul l'harmonium se frayait une place entre les drones synthétiques, mais qui installa déjà timidement ses timbres sur August Harp (nouvel onglet), sorti l'année dernière.

Sur Barons Court, cette dimension prend forme sur les 3 premiers des 5 titres du disque, où cordes et vents s'immiscent contre les enveloppes analogiques des synthétiseurs pour mieux s'y fondre. Car ce n'est pas tant le nombre d'instruments - électroniques comme acoustiques - qui importe ici, puisque la canadienne n'emprunte que quelques filets du fleuve de leurs fréquences, mais plus l'attention avec laquelle elle entrelace méticuleusement les divers influx entre eux. Comme sur le très beau heliotrope introductif, où l'alto, le hautbois et la flûte semblent attirés par le violoncelle-roi, qui irradie de ses graves les autres instruments, et les piège irrésistiblement dans un tournoiement héliotropique.

Plus l’on s’enfonce dans Barons Court, plus la distinction entre les divers intervenants se fait ténue. Comme si les brumes analogiques s’infiltraient imperceptiblement dans les bois des instruments afin de saisir le contour de leur timbre pour les reconstituer avec leur propre vocabulaire. Au point que l’on pourrait se méprendre à entendre une flûte sur tiergarten, purement analogique. On serait même tentés de croire, sur guildford, sommet de 13 minutes de l’album, qu’un certain jeu de séduction s’opère également entre la flûte et l’EMS Synthi AKS. Alors que le synthétiseur se dresse tel un phare imperturbable, les circonvolutions charmeuses de la flûte (et les cordes beaucoup plus en retrait du violoncelle, tapies sous les nappes) tentent de faire dévier la direction de son éclat. Progressivement, de timides vaguelettes émergent de la surface de son faisceau, jusqu’à entraîner ses rayons apprivoisés dans la chaleur du sillage boisé de la flûte.

Une chaleur qui se ressent tout au long du disque, de celles qui irradient avec douceur nos corps. Car ces étendues de drones qui étirent indéfiniment leurs essences, semblent aussi diffuser une certaine bienveillance. Cette atmosphère rassurante, soutenue par la figure protectrice du personnage féminin qui veille sur l’enceinte de Barons Court (l’intrigant artwork de Daniel Presnell), trouve peut-être son origine à Londres, présent en filigrane sur l’album - les titres de l’album et des pistes réfèrent pour la plupart à des stations du métro londonien, comme l’éblouissant ruislip qui clôt le disque. Une façon peut-être pour la compositrice de revenir sur ses souvenirs dans cette ville, empreints d’un indéniable réconfort.

On ne s’étonnera pas alors de savoir que Sarah Davachi entretient dans son travail un lien avec la psychoacoustique. Ses compositions sont imprégnées d’une sensibilité fascinante, faisant de Barons Court une œuvre majestueuse et magnétique.

Johann Tournebize

Brasser la merde

2 commentaires

  1. Tacrolimus

    Je sors de l'écoute du disque et je dois avouer qu'il s'inscrit parfaitement dans la description un peu sévère de l'ami Saïmone du valeureux webzine ultra productif Guts of Darknessà propos des musiques ambient vomies au kilomètre http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=15848 Ce Student of decay est insipide, on est entre deux haut, les intentions plus organiques du 1er morceau ne sont finalement pas développées. On dérive dans une mer d'huile dénuée de tout intérêt, de clapotis émotionnel. Et même si l'intention n'est que d'embrumer la conscience, on en ressort avide de silence. Pas fastoche cette nébuleuse du drone, de la nappe, du néoclassique. Ne s'improvise pas Lawrence English, Tim Hecker, Hildur Guðnadóttir qui veux!

    1. johann

      La musique vomie au km, c'est pas tellement propre à l'ambient, la sphère "modern classical" et les producteurs techno le font très bien aussi (et n'importe quel autre genre). Sans verser dans les généralités, je me doute que ce disque puisse ennuyer certains, mais je te trouve un peu sévère pour qualifier ça de composition kilométrique. Fouille un peu (ou pas) ce qu'a sorti dernièrement Marsen Jules ces 2 dernières années.. je pense à 'Sinfonietta', la version longue de 'The Endless Change of Color' - 24h, sérieux quoi.. -, 'At GRM', tout récemment 'The Empire of Silence' ou encore sa B.O au film de 720h d'Anders Weberg.. bref, autant d'(im)postures encensées (heureusement que 'Présence Acousmatique' en trio sauve la mise), et le Sarah Davachi te semblera alors être une tempête en pleine mer.

      Sinon, pour la filiation avec English, Hecker ou Guðnadóttir, désolé mais j'y vois pas vraiment de rapport. À part un violoncelle et une étiquette "drone" très fourre-tout, les compositions n'ont juste rien à voir entre elles.

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

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