
chronique · 25 novembre 2014 · Drone / Ambient
Grouper
Ruins
Le printemps est un barbare qui déchire les robes, s'engouffre dans les villes, saccage les citadelles de la raison. Le printemps est une cathédrale de feuillage et de désir qui surgit dans les ruines de l'hiver. (René Frégni)
par Lexo7
Liz Harris, aussi mystérieuse que diablement magnétique, fêtera bientôt les dix ans de son projet Grouper. Passée par des labels aussi prestigieux que Root Strata, Yellow Electric, Type et bien sûr Kranky, la résidente de Portland a installé ses boucles et ses mélopées fragiles drapées dans la réverb' comme de multiples références ambient. Chacun y va de sa préférence (Dragging A Dead Deer Up A Hill et A I A : Dream Loss pour moi) depuis toujours. Presque rien ne saurait déranger la passion et le questionnement qui entourent chacune de ses sorties, si ce n'est la très paradoxale zone de confort dans laquelle elle installe l'auditeur depuis deux ou trois disques. Demeurent alors les inaltérables fresques nébuleuses, où avec un génie certain, elle dévoile ce qu'il convient de nommer "l'inconscient à ciel ouvert", avec tous les aspects tortueux que ce type d'appellations bancales comportent. La question de l'évolution à court terme du projet était donc posée. Particulièrement clivant si l'on se réfère aux différents papiers publiés à son propos, le Ruins d'aujourd'hui livre sa part de réponses.
Enregistré en 2011 sur les rivages de la portugaise Aljezur, Ruins est sans le moindre doute possible l'album où Liz Harris se dévoile le plus. De par l'irrésistible obligation de parler d'elle même, bien sûr, mais aussi dans sa capacité de ne rien cacher sous le fard des effets. Les arrangements sont secs, austères, on pourrait presque parler de minimalisme, même si aujourd'hui ce terme apparaît plus que jamais galvaudé. Cela rappelle même par moment et légèrement les travaux les plus tristes de Vincent Gallo (sans le piano mais avec une guitare et d'autres trucs, exemple parfait ici (nouvel onglet)).
Bien loin d'un déversoir de pathos impudique, Liz Harris évoque dans un élan nouveau de songwriting le deuil amoureux, l'isolement, le questionnement et le reliquat de radiations qui précèdent le vide absolu. Elle transporte l'auditeur dans sa zone de flottement spleenienne, où l'on demande au piano de ne presque rien dire, d'accompagner très simplement et sans conditions la peine. Certains auditeurs ne parvenant pas à envisager Grouper autrement que dans son habituelle pléiade d'effets pourraient même succomber à l'ennui. Ce serait une erreur à mon avis, puisque toute la force du concept tient dans son aptitude à faire flotter le vague à l'âme.
Jamais connue comme une cantatrice capable de prouesses, Liz opte aujourd'hui pour un postulat où ses failles vocales sont si subtilement exposées qu'elles en deviennent des forces, des points d'ancrage. Sous la couette, un dimanche soir d'hiver où la solitude est la seule maîtresse fidèle et désirable, l'immersion véritable est assurée.
Parce que certains titres rassurent autant qu'ils saisissent, là où les faussement bucoliques captures extérieures viendraient témoigner que dans l'éboulement qu'elle vit à l'intérieur, quelque chose au dehors aurait survécu. Là où les pleurs du ciel résonnent à l'unisson de sa peine, où l'on voudrait l'accompagner danser sous les orages et trouver la pluie douce. Des moments vécus ou fantasmés, qu'on souhaiterait retenir et figer, le sourire en coin et les yeux heureusement embués.
Comme un symbole, connectant cet "unplugged in sadness" à ses oeuvres passées, le très ambient et Grouperien Made of Air vient conclure un très bel album où Liz Harris se montre, et qu'il ne faudra surtout pas cantonner à sa simpliste dimension formelle. Un album où se collisionnent violence et tendresse, à réserver aux belles âmes grises et en peine, pour qui la tristesse est un état de grâce.






Brasser la merde