silent weapons for quiet wars

chronique · 13 février 2014 · Drone / Ambient

Ichtyor Tides

Eever Schapes

par Georges White

Nikola Akileus aka Ichtyor Tides (nouvel onglet) n’en est pas à son premier coup d’essai sur la scène drone/ambient/expérimentale. Né il y’a trois ans avec le maxi Cleensd Nd Exhustd sur la microstructure Trashfuck Netlabel, le projet n’a pas attendu longtemps avant de voler de ses propres ailes et sortir un an plus tard l’inaugural et matriciel Mortisle Elytrion sur son propre label Invidation. Présent l’année dernière dans les rangs mutantistes de l’excellente compilation Sonopsies sur le label et maison d’édition Caméras animales (qu’il co-dirige avec Mathias Richard), Nikola Akileus n’a de cesse de sillonner la sphère cyber punk et ses infinies arcanes pour capturer l’image d’un monde post industriel en pleine déliquescence.

Sorti en octobre dernier en format cassette sur le label portugais A giant fern (nouvel onglet), Eever schapes fait partie d’un projet plus spécifique, décliné en trois étapes, après Eever schores (2012) et Eever schemes (2013). Ce triptyque se présente à la fois comme une parenthèse et une continuité dans l’œuvre d’Ichtyor Tides, un prisme à travers lequel le drone et l’ambient sont minutieusement examinés, mis à nu. Chaque partie faisant varier la focale choisie. Eever schapes s’envisage comme une forme d’accomplissement à cette expérience, à savoir l’observation patiente et anthropologique d’un paysage pris dans sa transformation. Après avoir laissé la matière se désagréger, le temps faire son lent travail d’érosion, que reste-t-il à voir et à entendre ? Ichtyor Tides suit un fil ténu entre son et image, comme pour tenter de rassembler les dernières traces d’un monde à la fois archaïque et finissant. Sa musique ne se veut pourtant jamais théorique et contrairement à ce qu’il y paraît, ne fait que rarement place à l’abstraction, distillant quelques field recordings en guise de repères à l’auditeur aventureux.

Si les deux précédents volets travaillaient par blocs, cette nouvelle livraison explore une veine plus fragmentaire et étrangement plus apaisée (même si Vermys (Achermede) et Gleaslnd voient les insectes parasites continuer de fourmiller), réorientant les flux sonores développés précédemment. Eever schapes fait donc sciemment le choix de l'album gigogne en récapitulant l’ensemble dans son ouverture. On retrouve inévitablement au détour de cette archéologie du drone l’empreinte des œuvres de Fennesz ou même de la paire Coleclough - Colin Potter. Un morceau comme Aporeiq chant est d'ailleurs assez emblématique du style Ichtyor tides, tel un zoom nous propulsant à l’échelle du cosmos ou de l’atome. Comme l'indique le dessin qui orne son énigmatique boitier en bois, on reste avec Eever schapes au cœur des éléments, du plus organique au plus inerte, même si celui qui domine n’est pas le métal, bien qu’on revienne périodiquement aux ambiances moites des usines désaffectées, mais bel et bien l’eau. Et ce que l’on voit sur les rivages akiléens, ce n’est pas seulement le mouvement pendulaire du ressac, ni les radiations qu'il colporte, mais l’infime mutation du monde qui s’y opère.

Eever schapes est d'avantage un document, une plongée abyssale dans le vivant qu’une analyse froidement chirurgicale de notre monde contemporain. Il est conseillé avant toute chose de jeter une oreille aux deux albums précédents pour s‘imprégner de cet opus, tant les trois tableaux forment une œuvre indissociable, exigeante et fascinante. Ichtyor tides dresse une cartographie précise du drone et ses déclinaisons, quelles soient ambient ou expérimentales, laissant aussi voir sa propre entropie au travail. Dans son premier album Ichtyor tides utilisait la voix humaine, toujours subtilement traitée, et qui se fait ici beaucoup plus discrète. C’est peut être à l’orée du titre final Déflaverse, où le hangar confine à l'embarcation spatiale, que l’on sent ce cycle se boucler et même s’inverser. Les humains, qui avaient pratiquement disparus du paysage terrestre, sont désormais sous le jouc des robots. Mais ce n’est là que pure science fiction.

Georges White

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