Jeff Stonehouse fait partie de ces musiciens autodidactes qui n’ont rien puisé dans l’enseignement musical, ni dans l’ingénierie audio. Il s’en sort pourtant très bien puisqu’il est à l’origine du projet drone/ambient collaboratif Listening Mirror avec Kate Tustain, à qui nous devons déjà quelques petites douceurs. Habitué des maisons Hibernate, Rural Colors ou Audio Gourmet, il n’a plus rien à prouver quant à la qualité de sa musique. Le père Stonehouse se détache début 2013 de Listening Mirror pour se consacrer à son projet solo, Jffstnhs, foutrement plus sombre que ses anciens travaux, et Broken, pièce drone ( méchamment dark ) de 22mn est celle qui nous intéresse ici.
Début des hostilités plutôt narratif puisque la pièce commence par un discours prophétique. Bien qu’elle ait certainement du sens pour l’auteur, cette entrée en matière m’est apparu à première écoute comme plutôt grossière, voire juvénile, moi qui suis adepte d’un drone dépouillé de tout artifice… Ce n’est qu’une fois la machine bien lancée qu’on prend conscience que cette incantation introductive n’était là que pour annoncer la rafale fétide qui allait suivre.
Dès le début, une tension se fait sentir et un souffle naît aussi vite qu’une trique bien sèche. Portée par des lamentations succubesques noyées sous une fine corde de violon crissant, la turbine crache son venin sans discontinuer et semble attiser des entités tapies dans l’ombre... Comme une soudaine impression que quelque chose de puissant arrive, et que celui ou celle se trouvant dans le sillon se fera tasser les vertèbres telle une malheureuse ingénue face à un Guy Georges fraichement sorti de taule.
Une épaisse couche froide et brumeuse vient bercer ce vaisseau fantôme qui glisse lentement vers un gouffre abyssal. Tu peux crier aussi fort que tu veux ici bas, on t’entendra autant que si t’étais coincé dans un sexcamp grouillant à Yerevan. Les légères fluctuations de textures amenées avec élégance nous font perdre le nord, nous vident progressivement, pauvres mortels que nous sommes, de tout courage face aux âmes errantes qui menacent ici. Nous sommes face à un tourbillon malveillant qui promet de ne laisser aucun espoir à quiconque voudrait se sauver sans le moindre trauma. La masse sonique est extrêmement lourde et compacte mais paradoxalement très spatiale, ce qui contribue à faire perdre tout repaire à l’auditeur.
Au fur et à mesure que ce joyeux bordel se déchaine, on pourra noter des chuchotements discrets venant se superposer aux lamentations, et de légers martèlements étouffés confinant un peu plus l’espace pour amener une atmosphère claustrophobique inquiétante. La couche glaciale finit par s’éclipser comme un pet sur une toile cirée, pour passer le relais à un profond subwoofer qui fait transiter l’ambiance fantomatique sur un climat plus chaud. C’est pas Bamako non plus, mais ça commence à suer dans le boubou, et nous voilà maintenant emprisonnés dans une moiteur hypnotique. Une fois le tourbillon infernal à peu près neutralisé, des vagues de basses grasses comme la cuisse nourrie à la Jupiler viennent pomper les dernières bribes d’air que nous économisions, naïvement, certains d’en réchapper. Des textures noisy aériennes naissent pour contrecarrer les écrasantes basses fréquences.
Si j’avais un reproche à faire, il irait du côté de la technique employée par Stonehouse pour parvenir au résultat escompté. Parfois le feedback et la réverbération qui donnent le caractère spatial à ce Broken finissent par être un peu lourds. Une atténuation des effets pour un peu plus de clarté dans la texture n'aurait pas été de refus. Là où un duo comme Main avec son récent Ablation ( Stonehouse est un gros client de Robert Hampson et de son projet Loop) ou un Damian Valles réussissent à créer une atmosphère plombante avec uniquement de la modulation bien sentie et une reverb' subtile, Jeff Stonehouse préfère lui user d’une ribambelle d’effets pour parvenir au même résultat.
Bien loin de ses considérations personnelles et techniques, l'auditeur sait que seul le résultat compte, peu importe la méthode. À écouter de préférence au casque à un niveau indécent ou alors sur un bon système son. Thérapeutique pour quiconque a besoin d’une sévère cure d’angoisse.


![Pochette de [ozo viv]](/media/covers/BrunoFLeutelot_ozoviv.jpg)



Brasser la merde
1 commentaire
Cornell
Bonne chronique !
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