silent weapons for quiet wars

Pochette de Character

chronique · 19 mars 2013 · Expé. / Modern Classical

Julia Kent

Character

"Nous sommes quelque chose qui se déroule pendant l’entracte d’un spectacle ; il nous arrive parfois, par certaines portes, d’apercevoir ce qui n’est peut-être que le décor. Le monde entier est confus, comme des voix perdues dans la nuit." (Pessoa)

par Aurélie S.

Egalement membre d’Antony and The Johnsons, la violoncelliste Julia Kent creuse son sillon personnel depuis 2007, année où paraît son premier album solo, Delay. Après Green and Grey sorti en 2011 chez Important Records, son troisième album solo (et certainement son meilleur) brille d’une beauté à en donner le vertige.

Si l’album se nomme Character, c’est bien parce que, selon la canadienne, nous ne sommes, au fond, que les propres personnages de nos vies. Acteurs en transit, masques de chair ou de papier, en changements de décor et changements de scène. Le tout vient coller à la peau, adhérer au corps, s’y fondre dans une pénombre ignorée. Character est une plongée à travers toutes ces pièces qui se jouent et s’enchâssent dans un théâtre personnel, une immersion les yeux grands ouverts dans nos propres mises en abyme.

A l’image de nos vies, le violoncelle se démultiplie. Les cordes se superposent et s’additionnent, elles épousent les formes et les textures des costumes de ceux qui ne savent plus très bien qui ils sont, suivent le corps dans un tourbillon exalté ou l’accompagnent dans la douceur d’un effondrement. Julia Kent sculpte avec maîtrise et précision des morceaux au galbe harmonieux, réserves de puissance domptée et apprivoisée dont l’impact n’en est que plus assourdissant. Elle crible ses morceaux de bouts de ciel et de cris ravalés, de choses qui nous échappent, de ce que l’on voudrait retenir encore un peu.

Les cordes, ici, ne sont pas uniquement frottées. Elles aussi sont des personnages à part entière, troquant la parure de l’une contre celle d’une autre. Leurs textures miroitent, se transforment sous le travail de Julia Kent, devenant percussions, pulsations. A cela s’ajoutent divers field recordings venant enrichir un peu plus encore le travail de la violoncelliste qui a par ailleurs enregistré seule cet album. Tintements, battements, craquement, ou sonorités inquiétantes d’une autoharpe désaccordée viennent creuser les équivoques.

Character est l’album d’une artiste à son sommet et qui laisse envisager le meilleur pour la suite. Certainement l’une des plus belles choses entendue dans cette veine depuis le début d’année.

Aurélie S.

Brasser la merde

5 commentaires

  1. KJGY

    Ravis que vous en parliez, un très bel album. Il y a vraiment une scène incroyablement créative et expérimentale chez les violoncellistes.

  2. Bernardo Soares

    Pendant que des philistins s'enflamment autour de l’exécrable Kavinsky, des mélomanes se délectent de la plus belle plume de SWQW. Une admirable chronique à la hauteur de cet album éblouissant.

  3. KJGY

    D'ailleurs ça me fait penser que je n'ai jamais croisé de critique sur Zoe Keating ou Melora Creager (des proches de Julia Kent, Melora Creager l'aillant même prit sous son aile vers les débuts de Rasputina) sur CE ou SWQW. Rasputina qui, il fut un temps était produit par Chris Vrenna, ex batteur (et l'un des membres originel) de Nine Inch Nails. Toute cette clic est vraiment formidable.

    PS. Chris Vrenna qui vient d’ailleurs de sortir son 3ème album de son projet solo "Tweaker", qui est un peu fade comparé à son chef d'oeuvre de deuxième album "2AM WakeUp Call", mais qui reste vraiment plaisant.

    Et ouai, bonne chronique, ça fait plaisir de lire ça.

  4. Chesh.

    Extra, merci pour la découverte !

  5. Laurent

    Je venais d'être visité par une sorte de très ancien ami, LC de Durutti Column, depuis longtemps perdu de vue. Je ne sais pas si on s'est reconnu, c'est un peu comme si je l'avais dévisagé sans savoir ce que je voyais. Et puis les lignes de cette chronique m'ont conduit à ce Character. On y trouve un tourbillon, qui revient sous votre plume, et je me souviens d'une pièce (comme on dit) de Marin Marais qui porte ce nom, à laquelle j'avais eu une courte addiction. On dirait bien que je fais une rechute avec ce disque de Julia kent, moderne et ancien, et je ne pourrais pas dire si je m'y retrouve ou si je m'y perds, mais je l'aime et vous avez fait ce qu'il faut pour ça.

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