
chronique · 4 décembre 2015 · Drone / Ambient
Phil Maggi
Motherland
Un « Dieu » qui serait l’Unité de l’être, lequel façonnerait l’Univers de l’intérieur…
par Mélanie Meyer
Le ventre de l’architecte révèle parfois des secrets bien gardés. Mais en ces temps troublés, un usage permanent à la référence hermétique est fréquemment inversement proportionnel au degré d’intelligence de ceux qui s’en emparent. Et de se complaire dans le déploiement des mollesses intellectuelles les plus affligeantes… Rares sont les personnes qui, s’y confrontant, ont l’humilité d’utiliser ce procédé pour adopter une démarche spirituelle. Car là réside l’enjeu : conjuguer l’infinité universelle à sa propre finitude.
Chaque parcours ainsi créé est, de par sa modestie, aussi unique que mystérieux. Phil Maggi en fait partie. Ce premier LP est voué à la pérégrination intérieure. Du moins, c’est l’impression qui se dégage du cheminement auditif que l’on emprunte à l’écoute de Motherland. L’opus s’ouvre sur une guitare sèche dissonante entraînante mâtinée de chants d’oiseaux printaniers. Mais ne nous y trompons pas, la coloration lumineuse qu’elle pose n’est pas révélatrice de l’ensemble de l’album. S’ensuit, quasi automatiquement, un changement complet de registre : une mélodie synthétique lente et sombre se déploie, qui semble sortie d’une pièce de Bach.
Les oiseaux se taisent progressivement au profit de captations de sons métalliques. Il semble que les rives de Troum soient proches, tout comme celles du trop méconnu groupe Congrès de Monde. S’enchaîne une mélopée en reverse sur laquelle intervient un chant folklorique traité de la même manière. À ce stade, un constat s’impose : bien que différents, les morceaux ont ceci de commun qu’ils font partager à l’auditeur un sentiment de plénitude triste, une inquiétude contemplative, une véritable mélancolie. L’usage récurrent dans la construction de boucles répétitives induit une atmosphère propice à la méditation. C’est donc encore à ce stade que l’on s’aperçoit de la finesse d’intervention de sons multiples qui viennent casser l’effet aliénant des nappes sous-jacentes. Le tout préserve une simplicité sincère au détriment d’une arrogance que l’on aurait pu craindre.
C’est enfin toujours à ce stade que la mise en perspective avec l’inspiration de l’auteur se fait jour. Elle se place à la confluence de trois noms : Fulcanelli, Robert Garcet et Giordano Bruno. Si les deux premiers font immanquablement référence à un ésotérisme contemporain, le troisième surprend par la complexité conceptuelle qu’il induit. Il est en effet peu courant de voir un artiste musical se placer sous l’égide d’un philosophe tel que Giordano Bruno. Un parcours déroutant et fascinant que celui de ce théologien italien de la fin du XVIème siècle. Voyageur consentant ou forcé, croyant interrogateur entre catholicisme et protestantisme, « hérétique impénitent » (selon les termes de l’Inquisition) et inspirateur de Diderot ou Hegel, Bruno incarne cette Renaissance finissante qui tente de trouver d’autres chemins pour penser l’Univers.
Et Phil Maggi nous offre une mise en musique ô combien appropriée. Tout dans la construction de cet album semble vouloir tendre à la traduction de ce que cette trajectoire hétérodoxe souhaite unifier dans le domaine de la pensée. Avec ses tiraillements, ses contradictions, ses instants de grâce, sa persévérance, et son refus de toute autorité… L’ensemble des variations que propose le musicien rend compte de cette complexité tout en préservant son unicité.
La Cité de Dieu n’est en rien un Au-delà. Elle est Ici-bas. Et chaque être est un monde en soi.






Brasser la merde