
chronique · 12 novembre 2015 · Drone / Ambient
Rafael Anton Irisarri
A Fragile Geography
"Le soleil s’enlise inexorablement dans la mer. Il a beau s’agripper aux nuages, il ne parvient pas à empêcher la dégringolade. On voit bien qu’il déteste se prêter à cet exercice de mise en abîme, mais il n’y peut rien. Toute chose en ce monde a une fin et aucun règne n’échappe à son déclin." Yasmina Khadra
par Lexo7
Depuis un peu moins de dix ans, Rafael Anton Irisarri sublime pratiquement tout ce qu'il touche, si on excepte le projet Orcas en compagnie de Benoît Pioulard. Chacun de ses disques est éclaboussé par une pure forme de beauté brutale, qui rompt avec la gratuité béate et les strapontins émotionnels qui envahissent tous les bacs du sérail depuis maintenant de trop nombreuses années. Parce qu'il est un des rares à être parvenu à transposer le "landscaping" au son avec autant d'excellence, et aussi parce qu'il manie habilement l'ambivalence des sensations à grands coups de contraste, il peut désormais très légitimement prétendre au rang de figure tutélaire moderne du genre. Pourtant, tout le barnum qui précéda la sortie de son nouvel album m'agaça copieusement. Lui n'y est pour rien bien sûr, il n'a pas demandé à se faire braquer tout son matériel et ses archives durant son déménagement de Seattle vers New-York, mais les campagnes humanistes mêlant pathos et solidarité obligatoire ont envahi les réseaux sociaux à la suite de cet évènement. Je tairai ici tout le mal que je pense du crowdfunding en général, de cet alibi régressif et non autonome qu'il représente vis à vis d'auditeurs contraints de mettre la main à la poche pour qu'un projet puisse voir le jour. Bref, ça sentait l'album catharsis, et ça m'a gonflé. J'abordais donc les premières écoutes de ce disque avec un à priori, pour de très mauvaises raisons, et ce de manière parfaitement conscientisée. Grand mal m'en a pris, à l'évidence, A Fragile Geography est une nouvelle tuerie.
Sur les internets et dans les salons plus ou moins dorés des mondanités indépendantes, on prononce les mots "less is more" un peu partout et tout le temps, pour en jeter et se placer parmi ceux qui s'y connaissent en art comptant pour rien. Si on peut effectivement parler de réductionnisme face à l'album du jour, dans le procédé en tous cas, la contrainte n'est ici en aucun cas une (im)posture puisque le musicien n'a pas choisi de tenter de donner plus avec beaucoup moins. Et même si nul ne détient la vérité, même après un nombre important d'écoutes, au niveau du son et du bloc album, A Fragile Geography ne m'apparaît franchement pas si minimaliste que ça.
On retrouve même cette empreinte très personnelle, où la beauté commence souvent par tisser sa toile dans des climats austères, où l'impression d'oppression se mêle à un sentiment de tendre espoir, où les sempiternels time stretching et réverb' massifs sont ici remplacés par un sentiment de flux net et particulièrement dense. Par endroit, on croise un éclat de guitare dépourvu de tout apparat et de tout traitement numérique, renforçant (comme depuis toujours) la haute teneur intime des oeuvres de l'américain.
Cette fois-ci, Irisarri semble avoir concentré son oeuvre sur l'ambiance grise et l'érosion des valeurs du vieux monde et de son environnement plus direct : l'Amérique. On avait déjà connu le musicien sensible aux dérèglements environnementaux sur The Unintentional Sea (ici). L'imaginatif aux yeux clos pourra ici aussi se laisser divaguer au coeur de contrées sauvages, où les teintes et le ciel s'assombrissent en dépit des étoiles et de tout ce qui a un jour scintillé, un goût de poussière brulée au coin des lèvres pour mieux embrasser les constantes, même dans les glissements de terrain.
Si Reprisal et Empire Systems sont les deux pièces maîtresses du disque et qu'elles expriment au mieux comment le musicien, avec humanité et romantisme, illustre comme personne le déclin et transpose l'auditeur en spectateur du désespoir, Persistence (simplement magnifique) et Secretly Wishing for Rain sont autrement plus emplies de tendresse et d'optimisme, lavant les cataclysmes, le chaos et les torrents de boue pour laisser place à un écrin de potentielle résilience. C'est d'une beauté affolante qui ne dit pas son nom, ça bouscule bien des certitudes. L'ambivalence, le contraste, dans toutes leurs splendeurs camarade.
Malgré ce qui peut s'apparenter à un désastre personnel, Rafael Anton Irisarri a souillé sa feuille blanche d'idées noires pour raviver les étincelles du phénix. Il prouve une nouvelle fois que quoi qu'il fasse, avec beaucoup ou presque rien, il est désormais l'égal de ses contemporains (Tim Hecker, Lawrence English...). Très grand disque (ceux qui feront l'acquisition de la version vinyle se verront offrir deux pistes bonus, dont une de quarante minutes qui n'est autre que l'album mixé en un bloc). Indispensable pour tout féru d'ambient.






Brasser la merde
1 commentaire
Chesh
Putain, mais qu'es-ce que c'est bien ! Merci pour cette formidable découverte et pour toutes les autres, passées et à venir !
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