
Tom Jenkinson est une légende. Un de ceux qui a assis la réputation et la créativité du label Warp (nouvel onglet) et de l'IDM avec Aphex Twin, Boards Of Canada, Autechre ou Plaid dans une moindre mesure. Bassiste, batteur et pianiste, Squarepusher (nouvel onglet) voue un véritable culte au jazz, plus particulièrement à celui de Miles Davis, Jaco Pastorius ou Joe Zawinul. Même si ses talents de musicien naturel étaient au dessus de la moyenne, il a rapidement compris que les limites de la technique musicale pure pouvaient être dépassées, grâce aux bécanes analogiques, et au hardware encore un peu plus tard. Car franchement, il y a fort à parier que tout comme AFX, il n'en a jamais rien eu à branler de ce fameux concept qu'est l'IDM. Même si ils en sont probablement deux des plus importants artisans. Son truc à lui c'est le jazz, comme l'acid est définitivement le truc du Richard. C'est d'ailleurs ce genre, que beaucoup décrivent comme éternel, qui fait la liaison entre les deux virtuoses. De cette amitié réelle accouchera Feed Me Weird Things sur Rephlex, album mythique qui assoira définitivement la filiation naturelle entre le jazz et une certaine idée de la D&B.
C'est ensuite la période bénie, celle de l'épopée héroïque de Warp, entre 1997 et 2001. Citons donc Hard Normal Daddy et Burningn'n Tree comme deux autres indispensables de la discographie du bonhomme. Certains puristes avérés décrivent la sortie de Go Plastic comme le début de la compromission vis à vis des racines jazz. En atteste My Red Hot Car, titre dancefloor composé par Jenkinson pour se foutre un peu de la gueule d'un de ses potes, qui jugeait sa musique comme trop cérébrale. Il n'empêche que cet album contient des tueries vrillées et ludiques absolues. Tout comme le bruitiste et probablement trop en avance sur son temps Ultravisitor.
C'est ensuite que les emmerdes (et l'esbroufe ?) commencent. Avec le live "foutage de gueule" de Do You Know Squarepusher, le ludique mais trop funky Hello Everything, l'anémique et pasteurisé Just A Souvenir, la branlette de Solo Electric Bass et le projet inaudible d'infusion R&B/909 Shobaleader One. Ufabulum est annoncé comme un album qui réhabilite le son Squarepusher d'antan. Ceux qui le dise sont des gens crédibles et de bonne compagnie. Voyons voir si notre indécrottable aigritude saura taire sa bile.
Reconnaissons tout de suite que si Ufabulum avait été l'oeuvre d'un illustre inconnu d'Europe de l'est, nous aurions salué le potentiel technique incroyable ici étalé. Nous l'avons fait à maintes reprises, pour des gens qui n'ont d'ailleurs que trop rarement transformé l'essai. Seulement voilà, Ufabulum est l'oeuvre d'un dieu vivant. Les bleeps du plutôt pas si pourri 4001 ne feront donc que peu de temps illusion, car Ufabulum trahit un triste vide sur le plan de l'originalité et de la composition. Encore plus quand on ressort le vieux matos légendaire pour lui donner une tonalité plus cliché qu'autre chose. Je parle bien sûr de l'omniprésence de certains synthétiseurs mythiques, qui font ici certes bien joli dans le casting, mais dont le jeu n'est finalement digne que de la série B. Inutile donc après ça de s'acharner à descendre le criard et bien trop sucré Unreal Square et de tout ce qui suivra jusqu'au pauvrissime Red In Blue, qui ressemble plus à un interlude raté et étiré qu'à autre chose. Reconnaissons tout de même qu'il y a quelque chose de naïf et rafraîchissant dans Stadium Ice, quelque chose qui rappelle un peu certains titres de Hello Everything. Maigre consolation car c'est définitivement ça le principal problème de ce nouvel opus. Plusieurs tracks rappellent de loin le génie que fut Squarepusher. Parce qu'il renoue avec les sons bleepiens et une certaine déstructuration. C'est un peu le principe de la caricature, que de grossir avec excès les traits de l'original. Nous faire croire que c'est comparable, ça relève par contre de la malhonnêteté, ou à moindre échelle, à de la publicité mensongère.
Tout ce qui paraissait autrefois maîtrisé, même dans la frénésie la plus débridée, résonne ici comme des brouillons de faces B, sortis des fonds d'un disque dur pour tenter de continuer à exister. Un titre nommé The Mettalurgist méritait donc forcément mieux que cet amoncellement de régurgitations, de gargarismes digitales presque empruntés à une french touch (sans majuscules) 2.0 en errance. Voilà pourquoi Drax 2 est particulièrement réjouissant. Parce qu'il prend son temps pour installer son infection dans la cathédrale, parce qu'il est captivant et qu'il laisse planer le doute sur l'issue du morceau, à l'aide de griffures nettes et sans bavures. Ne boudons donc pas notre plaisir quand à la quatrième minute la rythmique se déchaîne enfin comme il se doit. Avec ce qu'il faut de folie dans la maîtrise pour mettre tout le monde d'accord. Mon constat à propos de Dark Steering sera plus nuancé même si in fine, il peut jouir de la même efficacité. Je n'arrive pas à avoir d'avis définitif à son propos. C'est surtout que je ne parviens pas à le détester, même si il le mériterait peut-être, avec son débarquement de beats taillés dans le laser de jedi et ces bolides du futur tunnées à la portugaise. Idem pour 303 Scopem Hard, qui même si il n'est pas plus impressionnant que ça, démontre que Jenkinson a retrouvé les modes d'emploi de l'analogique. De tels hommages se trouvent un peu partout sur l'album, 808, 909, 303, autant de modèles de bécanes des années 80 qui peuvent faire rêver quand on sait les dompter. La dédicace à une certaine acidité sur le final Ecstatic Shock, sera un brin trop convenue pour s'avérer de qualité. Dommage. J'aurais voulu y croire.
Vous l'aurez donc compris, il n'y a pas de temps à perdre avec ce nouvel album de Squarepusher, sauf si c'est pour se remémorer à d'épars moments la magie du passé. Pour ça, il vaut mieux investir dans ses glorieux albums précédemment cités, vendus actuellement à un prix pas trop abusif. Si Squarepusher n'en finit plus de décevoir, il demeure malgré tout un mythe. L'euphorie autour de ce nouvel album a de quoi faire sourire, ou pleurer. Vous qui nous accuser souvent de prétendre détenir une certaine vérité, autorisez nous à vous la faire partager. Cet album est quand même, un peu à chier.






Brasser la merde