
« Il y a plein de drôles d'oiseaux dans le milieu des musiques électroniques. Beaucoup de pigeons, quelques cygnes qui se pavanent, pas mal de pies aussi. Nous, nous sommes des corbeaux : nous sommes à l'écart, par choix et parce qu'en France et à Lyon en particulier, la culture techno fait défaut. Le corbeau, dans l'épisode biblique de l'arche de Noé, est le seul animal envoyé en reconnaissance qui ne revient pas. C'est de là que viendrait le mépris dont il est victime de nos jours. Histoire de filer la métaphore, on devrait peut-être adopter les noms des corbeaux d'Odin, Hugin et Munin, qui étaient chargés de lui rapporter les dernières nouvelles du monde»
CLFT (nouvel onglet), milice iconoclaste de l’authentique Lutèce, rentre dans la cour des cassetiers et nous dévoile un LP rétro-futuriste façonné des mains de 2030, également connu sous le moniker Kaelan. CLFT sort depuis 2012 des galettes à retardement de la part de Bottleggers - on peut citer Ben Gibson (Perc trax, Labrynth, M_Rec LTD, Chronicle), Samuli Kemppi (Mote-Evolver, Perc Trax) ou encore Thomas Hessler (Graphène, Nowhere) - préférant la petite structure des tisseurs de soie de notre chère et tendre croix rousse et ses pentes mortifères, celles qui sentent bon les trafics sous le manteau et les labos clandestins. CLFT, c’est trois années d’efforts où l’on collecte la caillasse en tant qu’évêque du dimanche pour pérenniser cette doctrine pour laquelle des gones assoiffés de BPM font la queue sur l’escalier de l’église du Bon Pasteur. A Croix Rousse, on mange CLFT, on dort CLFT et on porte fièrement le t-shirt de la milice, histoire de revendiquer les prochains attentats sur le sillage. Label, webzine, podcasteur, CLFT déverse sa haine aussi bien dans les villes minières que dans les institutions parigotes les plus cinglées. C’est l’heure du potage et y’en aura pour tout le monde, y compris pour toi. Oui, car mine de rien, chacun y trouve son compte. T’es un type sanguin et instable, la milice te passera une barre de fer avec leur première sortie Carillon. T’es un type plutôt calme voire psychorigide, t’auras le droit de concocter les plans du prochain larcin à l’aide de leur premier LP et dernier opus en date, le bien nommé Désastre, objet de cette chronique. Bienvenue dans la milice, pélo, noue ton foulard et masque ton visage, t’as raté un épisode.
Allez, j’arrête là le clin d’œil à la ville qui m’a tout appris. Si la milice a son petit faible pour les British, 2030 (nouvel onglet) continue d’apporter la Bora italienne avec lui depuis Carillon, premier EP du label. Il sortira en 2013 un opus de deux titres chez Subosc, un pour chaque alias, dévoilant l’un et l’autre des dispositions sonores bien distinctes. Kaelan conservera les standards d’une techno profonde et corrosive avec Untitled, tandis que 2030 adoptera une techno rétro-futuriste et vertueuse via Changing Life.
Cette approche de la techno est assez rare de nos jours pour être soulignée. Elle est lumineuse, clairvoyante et pensive. D’autant plus que l’intégralité de cet album est mise en image par le vidéaste français que tout le monde s’arrache : Irwin Barbé. Ce dernier signera notamment des clips pour Latency Recordings ou encore Semantica, dont le notable Quasi Calligraphic d’Eduardo De La Calle.
On essaiera d’oublier rapidement le contexte donné à l’album. Oui, car l’alias 2030 et le titre Désastre composent ensemble pour la fin d’une expansion mondiale. Selon une théorie très sérieuse soutenue notamment par les chercheurs du Club de Rome (groupe de réflexion mondial), cette date sonnerait en effet le début de la régression de l’espèce humaine. L’hypothèse s’appuie sur cinq variables : facteurs démographiques, écologiques, économiques, idéologiques et religieux. Se sentira concerné qui voudra. Pour ma part, je passe la main, car la partition de l’Italien rattrape le tout. Les tracks gardent sensiblement la même ossature, à savoir une introduction via des plages sonores séquencées suivie de mélodies radieuses et aériennes. Les amoureux des dancefloors pourront se contenter de deux tracks 4x4, Darma et Gold Coast. Pour ce qui est du reste, les mélodies entêtantes subiront les assauts à répétition de claps kitsch à souhait, et cohabiteront avec des rythmes accidentés et hétéroclites tout aussi jouissifs (cf. Second Generation). Mention spéciale à DX Expérience, qui vient clôturer l’album tout en douceur dans un bouquet de tonalités idiophoniques propres au rétro-futurisme suggéré par l’album.
Certains verront sans doute un album où les pistes s’enchaînent sans vraiment se différencier, et ne retrouveront pas non plus la hargne et la sueur habituellement caractéristiques du label lyonnais. Toujours est-il que cette sortie confirme ce que beaucoup pensent déjà. Nous avons ici un label qui priorise, réfléchit et qui sait surprendre.
Avec cet opus, CLFT et 2030 signent un album lumineux, gorgé de songes et de rêveries.






Brasser la merde