silent weapons for quiet wars

Pochette de Paraphrases

chronique · 9 décembre 2012 · Expé. / Modern Classical

Christoph Berg

Paraphrases

L'aventure a pour moi, le même attrait qu'un réverbère pour un papillon de nuit suicidaire par une froide nuit d'hiver. Moses Isegawa - Chroniques Abyssiniennes

par Fridol von Kuppeltag

Les premières gorgées de rosé déclarent l'été de manière aussi incontournable que les premières chutes de neige annoncent l'hiver. Et comme ces flocons commencent à recouvrir les terres, il est temps de se replier dans nos cocons feutrés, de se caler au fond d'un fauteuil moelleux devant la cheminée et de se laisser aller à l'indolence. Paraphrases est de ces albums de coin du feu, qui vous enveloppent et vous calfeutrent.

Christoph Berg est un compositeur vivant actuellement à Berlin. Nos lecteurs les plus mélomanes et donc les plus inspirés, connaissent forcément mieux l'allemand sous son pseudonyme de Field Rotation. Ses deux premiers albums, le monumental Licht und Schatten et l'excellent Acoustic Tales sont sortis par l'intermédiaire du webzine/mailorder référent Fluid Radio/Fluid Audio. Le toujours un peu plus grandissant Denovali a depuis ré-édité le deuxième cité, ainsi que certains travaux plus anciens, avec le succès critique et commercial qu'on connait. Précisons quand même que le sieur Berg est un être absolument exquis, et qu'il a collaboré avec des gens aussi recommandables que Aes Dana (et son label Ultimae), le label pour esthètes Hibernate, Talvihorros (chronqiue de son nouveau chef d'oeuvre en approche), Ian Hawgood, Danny Norbury, The Antonymes ou le génial japonais Aus (présent ici pour un remix d'exception). Paraphrases est sorti il y a quelques jours chez Facture (affilié plus ou moins officiellement à Fluid Radio) et il est déjà très compliqué de l'acquérir dans sa sublime version vinyl/cd.

Cet album, tout de cordes et de glissements veloutés, invite définitivement à contempler la nature qui s'endort et le froid qui s'installe. Les sonorités issues des instruments sont autant de crissements de pas dans la neige. Jusqu'à dire que si le givre émettait un son en recouvrant les fenêtres, ce serait les premières notes d'Elegy. Berg incarne comme jamais le classique, dans le pur style "musique de chambre", épurant les schémas et les compositions symphoniques à l'essentiel, pour en faire le compagnon idéal d'instants feutrés et d'écoutes domestiques. Il y a comme une ambiance de club à cigares et à vieux cognacs, d'antichambre de concerto, de femmes poudrées à souliers vernis.

Les cordes (violon, précieux et léger, double basse intense) prennent beaucoup de place, envoûtantes, pleines de rondeur et pourtant incisives, et n'en laissent que peu aux égrènements de piano. Ces cordes qui éloignent un peu la morsure du froid, mais sans réchauffer complètement parce qu'elles distillent autant de mélancolie rêveuse que d'attrayantes morsures.

Du mohair parsemé de pétales glacés... L'ouverture sur Falling Asleep laisse entrevoir majestueusement le ton de l'ensemble à venir. Inspirer. Apaiser. Sur la version Jorgensen, les distorsions font penser à ces sonorités que l'on pourrait tirer en passant son doigt humecté sur les tranches fragiles de verres en cristal. On se surprend à fermer les yeux sur Poems Written By An Old (Prepared) Piano, si on ne les avait pas déjà clos. Voici un morceau incroyablement soigné, qui étanche une soif d'absolu et de sauvage vérité, pur et transparent comme les cascades gelées. Buildings at Night, titre d'exception qui évoque parfaitement de sempiternelles questions. Celles des captifs amoureux, coupables, implorant la fin d'une absence sans nom pour ne pas périr dans le feu. Les crins et leurs caresses les plus aigues, les plus incisives, sont comme un dard qui pique le voile posé sur les yeux. Un cataplasme ouaté sur l'inconscient et les instants gâchés par le tumulte de la passion. Puis éclot Quiet Times At The Library, et s'il serait un peu trop facile de prendre un ouvrage pour l'accompagner, on peut quand même se laisser aller à rouvrir le vieux tome d'Essénine délaissé sur l'étagère. Le morceau éponyme Paraphrases est la caresse d'un foulard de soie sur la joue. En moins de deux minutes, il ouvre la porte aux souvenirs des amours oubliés et à la nostalgie préventive de ceux à venir.

La paraphrase est une figure d'amplification qui concerne la phrase dans son extension : elle vise l'exhaustivité des qualités d'une idée ou d'un argument, développer un thème majeur, en déclinant toutes les qualités d'une réalité que l'on veut évoquer, en la décrivant aussi exhaustivement que possible. Dans l'interprétation de Christoph Berg on est bien loin de la redite, écueil récurrent de cet exercice de style. Les nuances dans l'expression sont subtiles, mais sensibles, captivantes de sincérité et de profondeur. Et l'écoute se fait sans accrocs, sans heurts. Comme tombent et fondent les flocons sur la langue. La douceur sereine car ambivalente d'une inébranlable quiétude inquiète.

Accompagné de deux remixs d'anthologie, Paraphrases est un album indispensable. La saison y est sûrement pour beaucoup. Que s'empressent alors les âmes écorchées vives qui poussent des cris de corbeaux aux heures tardives. Que d'autres instant fragiles arrivent, la peine s'est tarie et n'est plus plaintive.

Fridol von Kuppeltag

Brasser la merde

2 commentaires

  1. Philippe

    Quelle belle chronique. J'avais adoré les deux premiers albums de Field Rotation, artiste que j'ai découvert grâce à chroniques électroniques. La première écoute est très convaincante. La plume de cette chronique est particulièrement bien réussie. Très beau choix de mots pour se créer des images sur cet environnement sonore.

  2. RaZ

    L'album est sold-out depuis perlimpinpin et la frustration est donc a la hauteur de la critique et de l'envie qu'elle a généré d'écouter (et posséder) cette perle.

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