silent weapons for quiet wars

Pochette de Bish Bosch

chronique · 3 décembre 2012 · Expé. / Modern Classical

Scott Walker

Bish Bosch

17 ans après Tilt, 6 ans après The Drift, Bish Bosch arrive encore trop tôt. Malgré toutes ces années, pas grande monde n’aura apprivoisé comme il faut ces deux monuments d’inconfort. Et Bish Bosch vient encore créer la panique. La secousse est telle qu’on perd à nouveau l’équilibre, on cherche désespérément une barrière, une poignée où s’accrocher. En vain.

par Julien Lafond-Laumond

Une chose est sûre : on reparlera de Scott Walker dans cent ans. Une chose est moins sûre : tout le monde sera d’accord avec ça. Mais il faut être ferme, bien que profondément désagréable, la deuxième partie de son oeuvre, à partir de Climate of Hunter (84), est de celles qui mériteraient un Nobel. Parce qu’effectivement, avec elle, on semble découvrir un nouveau pan d’humanité, aussi aride et dérangeant que nécessaire.

Qu’on se mette bien d’accord, Bish Bosch (nouvel onglet) est repoussant, il ne faut surtout pas l’écouter pour se faire plaisir. On distingue bien en littérature l’excellent livre d’agrément de l’éprouvant chef d’oeuvre ; on ne confond pas au cinéma le magnifique divertissement avec l’exigeant film théorique. La musique mériterait également le même traitement. Bien qu’utilisant le même médium, Scott Walker officie dans une région artistique où non, la musique n’adoucit pas les moeurs et n’accompagne pas le quotidien. On écoute pas Bish Bosch pour sa beauté, ce serait fou, on l’écoute pour approcher une expérience existentielle violente et inédite, avec tout l’effort et l’effroi que ça implique.

Là d’où Scott Walker chante, il n’y a pas de lien social. Pas de partage, pas de communauté. Pas d’amour, pas d’amis. Bish Bosh nous vient d’un lieu sans moi et sans histoire – il n’y a pas de moi j’aime ça ou je suis triste parce que, il n’y a pas de tu, de toi, ou alors désincarnés. Bish Bosh ne nous est pas adressé, on s’y confronte par erreur. Scott Walker chante en lambeaux, des bouts de mots, des bouts de phrases, des sentiments isolés, des noms déconnectés. Il n’y a qu’un seul flux : le lyrisme reclus d’une voix désoeuvrée. Walker est entouré de silence, seul au milieu de douves remplies de rien. Et tout est sujet à angoisses, les bactéries et le grand cosmos, la vie et la mort, la science autant que la nature.

La seule chose qui accompagne l’ancien crooner, c’est la confusion, l’absurde à l’action. Tilt était un encore un rock symphonique dérangé, disséqué aux laboratoires de l’inepte, The Drift mettait cette folie au carré, mais Bish Bosh va encore plus loin, rompant les derniers liens qui le tenait aux constellations pop et rock. Bish Bosch est une énigme, une succession de bribes électro-acoustiques, de noise insensé, de jazz coincé dans la machine. On y croise un morceau littéralement rythmé au sabre, des percussions brésiliennes, des orchestres dissonants. Territoire où la contradiction n’existe pas, Bish Bosch fait coexister le sound design de pointe et le grotesque pouet pouet.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Le nouveau Scott Walker n’est pas décadent, il vient après, une fois qu’il ne reste que des débris. On ne sera jamais proche de ce disque, pas d’empathie imaginable, il restera à jamais autre, pure altérité, matière incouplable à la nôtre. On aura toutes les raisons de rester à distance de ces fragments d’horreur, et, à l’inverse, on pourra aussi les affronter, s’y accommoder, et même, par une curieuse attraction morbide et vicieuse, les aimer. Bish Bosch est indispensable, donc, mais seulement pour celui qui veut s'y risquer.

Julien Lafond-Laumond

Brasser la merde

17 commentaires

  1. Georges White

    Je ne vois qu'un seul artiste pouvant être comparé avec Walker, c'est Bergman.

  2. madfab

    j'écoute le morceau en lien youtruc (connais ps reste du disque ) : sa voix de crooner stressé semble être le seul repère "rassurant" au milieu de ce chaos (organisé)....C'est du beau bizarre (voire horrible) comme l'écrivait Baudelaire et le chantait Christophe.... merci pour la chro (pas la Kro hein^^)

  3. Julien_LL

    Le premier qui dit que ce disque est prétentieux, je lui fais la peau.

  4. Lecteur de Tsugi.

    Ce disque est prétentieux.

  5. read and die

    Cette chronique me laisse à penser que Bish Bosch serait comme un alter-ego musicale de la Route de Cormac McCarthy.

  6. julienl

    Why not? Perso je pense plus à Beckett (Molloy, Malone meurt, L'Innommable). En tout cas ça n'a rien à voir avec Alexandre Jardin.

    1. notonecte glauque

      je partage votre avis; y a un côté James Joyce aussi, une sorte de "novlangue" plus sentie que comprise. Du coup, ça me ramène à Deleuze, ses lignes de fuite, ses devenirs, le genre Kafka (avec Guattari)... "pour une littérature mineure". De toute façon Scott est un alchimiste, un grand et vrai créateur... depuis 1995 il a définitivement "Tilté" ma vie.

  7. Claude J

    Scott Walker vient de nous mettre une nouvelle claque... Bish Bosh va encore plus loin que Tilt et The Drift. Ce type est un pur génie!!!!

  8. gnark

    Mouais y'a rien de vraiment dérangeant là-dedans, c'est juste super chiant en fait. Mais bon, aujourd'hui il faut croire que le concept, aussi fumeux et convenu soit-il, prime sur tout le reste. Il faut bien trouver un angle pour bloguer, messieurs mesdames. Un pitch sinon rien. Et donc ici "LOL je vais mettre des bruits de pet ça va être super ironique et on va trouver ça expérimental", et effectivement la critique et les hipsters marchent à fond. Je vais enregistrer le bruit de mon chat qui vomit et passer ça en boucle ça sur 12 CDs. The Regurgitation Loops, que ça s'appellera. J'espère que j'aurai une chronique aussi positive.

    1. notonecte

      Je cite Jean Cocteau: "Ce que le public te reproche, cutlive-le c'est toi!". Scott Walker ne cherche rien d'autre que l'expression cathartique d'une névrose ordinaire; tranfert sublime, création artistique..., tous les divans du monde n'y suffiraient point. Qu'importe ici encore de détracter..., il semblerait que vous n'ayez que du gaz en tête, du coup, vous devriez gagner en légèreté. Un conseil: "Qu'importe le temps qu'emporte le vent"..., si le météorisme perdure... lisez donc Evguénie Sokolov!

  9. Julien_LL

    C'est osé de résumer 30 ans obstination artistique à "un pitch".

    Et je serais curieux d'entendre tes Regurgitation Loops, mais j'attends un peu de boulot et de conviction, quand même.

  10. KJGY

    Pour ma part, je viens de l'acheter, je n'en suis qu'au début de l'album. Sincèrement pour l'instant je trouve ça vraiment très très bon, une ambiance démentiel (au sens littéral du terme).

  11. madfab

    j'ai écouté: il n'aurait ps fallu qu'il chante (un comble pour Scott Walker) ....^^ ms y'a tjs ce genre de critiques pour ce style de projet "mouai j'enregistre ma chasse d'eau ...je fais pareil" ....que dire sinon que ces projets sont minoritaires et qu'ils ne font chier personne....je sais ps :aller écouter Justice (pour le coup que de telle bouse comme eux soit portés aux nues, est flippant) pour déféquer bien droit quoi ah le bon gros "bon sens"

  12. Panda Panda

    Et à ce genre de critiques il y a toujours un mec qui balance une connerie... Je sais pas entre Scott Walker et Justice y a un monde. Ça se comprend qu'on puisse ne pas aimer le dernier Walker, c'est quand même pas évident, il n'y a pas de mélodies... Le père Walker va quand même très loin dans ses délires, à côté Swans ils font de la pop. Et puis bon ça dure 74 minutes... Le disque est sympa mais ça ne me bouscule pas, la tentative est louable, c'est couillu mais bon je m'emmerde un peu quand même. Le problème de Bish Bosch est comme tu le dis dans la chronique qu'on ne l'écoute pas par plaisir mais plus par expérience et avec ce genre d'oeuvre, une fois l'expérience passée ben... C'est qu'on y retourne rarement. C'est un disque qu'on aura tous oublié d'ici 5 ans.

  13. madfab

    je sais pas : la musique, ce n'est ps forc"ment que de la mélodie rassurante (la compo par la texture du son, la "matière" etc ...c'est une approche différente et tout ausii aussi valable que l'approche par la mélodie) ..l'art est aussi fait pour déranger....qu'est ce que tu en sais que ce disque sera oublié dans 5 ans? (biensûr que je comprends qu'on puisse ne pas aimer ce disque)

  14. Aldebaran

    Ce qui m'agace quand j'assiste à un tour de magie, c'est de voir le truc du magicien; car de ce fait son tour s'écroule...

  15. Axs

    Comme quoi c'est marrant la perception, j'ai beau écouter, je ne vois pas ce qu'il y a dans cette musique de laid ni de profondément dérangeant. Effectivement, c'est ardu, ça ne s'écoute pas en musique de fond, mais de là à dire que c'est repoussant il ne faudrait peut être pas exagérer, c'est pas de la noise non plus.

    Ça se rapprocherait plus effectivement de la musique contemporaine, en tout cas la beauté des compositions est évidente, même si c'est le même type de beauté que l'on pourrait trouver dans certains disques des Residents ou de Zappa par exemple.

    Bonne chronique quoi qu'il en soit. :)

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