
On n’a pas fini de montrer le rôle central (et même fondateur) qu’a joué, et que continue de jouer Bach dans l’histoire de la musique occidentale. Déjà, dès 1959, Jacques Loussier s’était rendu célèbre avec son trio Play Bach, dont l’objectif était de faire passer l’écriture de Bach dans un registre jazz/swing. On a ainsi pu voir de façon très explicite, sans rentrer dans trop de détails techniques, qu’au niveau harmonique, les enchaînements d’accords les plus répandus en jazz descendent directement de l’écriture du « père » de la musique. Aussi passionnant et réussit soit le projet, la recette était finalement un brin systématique : le morceau de Bach joué presque tel quel au piano, accompagné de la rythmique contrebasse/batterie, et improvisations swing sur une grille d’accords construite à partir de l’harmonie du morceau. Ce qu’il a permis de montrer a certes été très important pour le jazz (et même plus que pour le jazz), on peut néanmoins regretter que le travail de reprise sur le matériau même de la musique de Bach n’aie pas été davantage poussé.
Ce qui nous amène donc aujourd’hui à nous intéresser au cas d’Edouard Ferlet (nouvel onglet), pianiste français de jazz, issu d’études classique, dont le CV peut facilement faire blêmir (école normale de musique de Paris, Berklee College of music à Boston, rien que ça), et qui rend à son tour hommage au maître avec un album intitulé « Think Bach », (contenant 10 titres en piano solo, chacun reprenant une œuvre célèbre du compositeur) où l’on constate avec intérêt que le pianiste s’est adonné à un travail d’expérimentation beaucoup plus formel sur l’écriture même de Bach. Sans prétendre à une analyse exhaustive et détaillée du disque, quelques remarques :
- Un travail notable de dépouillement des compositions : Ferlet sélectionne certains éléments ou certaines caractéristiques qu’il développe ensuite et/ou qu’il incruste dans des paysages sonores radicalement différents, que ce soit au niveau des motifs (des parcelles de mélodies citées au sein de passages plus ambiant dans « A la suite de Jean » reprise du prélude à la suite pour violoncelle ; la minorisation du célèbre motif du choral « Jesus que ma joie demeure »…) ou des rythmes et des mouvements (les flots ininterrompus des préludes du Clavier bien tempéré...).
L’exemple le plus frappant est celui de « Verso », reprise du prélude en Do mineur du clavier bien tempéré : une introduction atonale où n’est reconnaissable que le mouvement du prélude sur laquelle vient se greffer petit à petit le motif de la main gauche, une improvisation jazz (avec des inflexions baroques) posée sur la main gauche à nue qui cite presque directement le texte, un jeu en accords à partir de l’harmonie, et pour finir la reprise tel quel de la coda. On remarque notamment que la structure de la reprise fait écho à celle du prélude, dans la mesure où elle avance continuellement et impitoyablement sans jamais se répéter.
- Une volonté de traduction plus « concrète » des impressions que dégage l’écriture de Bach. On sent que l’artiste cherche à traduire par des sons les émotions que peuvent transmettre les compositions. Il n’y a pour s’en rendre compte qu’à écouter « Souffle magnétique » (reprise de la Suite française n4) avec ses expérimentations acoustiques. Et c’est justement là qu’un problème se pose : n’est-ce pas perdre un peu en finesse que de vouloir poser au premier plan des sensations à l’origine plus implicites chez Bach ? Surtout que, pour cela, il a souvent tendance à : 1)ralentir et prendre beaucoup de libertés sur le tempo et 2)figer le rythme harmonique, en improvisant de longues plages sur un accord par exemple. On se demande alors si c’est vraiment bien pertinent de perdre volontairement ce certain dynamisme, et cette rigueur, omniprésents chez Bach, et dans lesquels justement l’émotion est contenue.
Mais aussi déroutants certains choix peuvent paraître, l’album n’en est pas moins passionnant, tant l’artiste s’est permis d’aller creuser loin et tant la musique de Jean Sébastien Bach y est vivante : on n’en a toujours pas fait le tour.






Brasser la merde