Lorsqu’il y a quelques semaines de cela, Token laissait miroiter la possibilité d’une coopération entre Ancient Methods, à l’origine Hydre bicéphale incarnée par Conrad & Michael, aujourd’hui uniquement dirigée par Micheal, et Orphx, légendaire duo canadien, pilier de l’Industrial Techno – composé de Rich Oddie et Christina Sealey –, nous avions été, comme vous furieux consommateurs d’acétate, partagés entre la nécessité pressante de se saisir d’un bavoir et celle de rester méfiants à l’égard de ce qui s’annonçait d’ores et déjà comme un blockbuster de l’Indus Techno. En d’autres termes, nous avions craint sans trop vouloir l’imaginer un projet Techno incapable de transcender la trop forte identité de chaque protagoniste donnant lieu à une addition d’une exactitude barbante : 1 + 2 = 3… Et bien, laissez-moi vous dire que nous aurions été bien mal avisés de céder à ce genre de scepticisme bon marché ! C’eût été sans compter sur l’inépuisable armurerie / créativité des deux entités – nommez-la comme bon vous semble – et aussi, quelque part, oublier que l’auteur dudit présage n’était autre que Token.
Token, label belge fondé en 2007 par Kr!z, aujourd’hui haute instance décisionnelle de la musique Technologique, fait partie de ces rares labels qui tout en restant complètement axés sur un style particulier, en l’occurrence la Techno, savent y insuffler ce qu’il faut de variété et de renouveau pour ne pas lentement glisser vers l’obsolescence – à l’instar de Modularz ou encore Vault Series dont je suis pourtant fan –. Prenons pour témoin ceci : sur la seule année 2013, nous pourrions citer à cet effet l’équilibre Electronica / Techno astucieusement modélisé par Inigo Kennedy sur Cathedral, le pentathlon Dub / Techno de Ø [Phase] sur son LP Frames Of Reference ou encore le duo de vétérans Spherical Coordinates – Wünsch & Mulero – et leur Deep Techno singulière ou plus justement leur ode à la dyssomnie sur Vector Projection – EP. Bref, je pense que vous aurez saisi 1) qu'il ne s’agit pas de n’importe quelle collaboration et 2) qu'il ne s’agit pas de n’importe quel label. Voici donc la fin des propos liminaires, passons directement à la suite si le cœur vous en dit.
L’Extended Play éponyme est ainsi composé de 4 pièces justement nommées pour soutenir la thématique centrale au projet, celle-ci même qui est contenue dans son nom : Eschaton, du grec eschatos soit la Fin des temps. La première écoute permet de se rendre compte assez rapidement de la rigoureuse cohérence de cet Eschaton – EP. C’est aussi l’occasion de saluer le fructueux travail de réflexion de la Sainte Trinité en présence : tout, du nom de la collaboration au choix du nom des tracks corrobore avec exactitude les velléités du trio, du moins celles que nous lui prêtons en bons pragmatiques que nous sommes. En effet, il semble que tout ici ait été minutieusement pensé pour transmettre leurs aspirations eschatologiques puisqu’outre ces variables préalables, chaque track développe son lot de sonorités furibondes, fracassantes, tonitruantes, vibrantes d’une violence prophétique. Age Of Iron ouvre la marche avec un crescendo justement entrecoupé de cisaillements de hats très propres à Ancient Methods – rappelez-vous A1 – Untitled sur Second Method par exemple –. Le morceau érige une structure sonore d’une envergure colossale sur la base d’un combo kick clap incisif mais rebondissant. Cette structure se déploie progressivement pour mieux s’abattre à la mi morceau cédant sous la voracité de bourrasques d’acier, le dub de l’aciérie, oui si vous voulez. Il s’agit sans doute de la pièce la plus distinctement collaborative du EP, bien qu’elles le soient toutes. Effectivement, nous retrouvons ici la patte d’Ancient Methods dans sa maitrise du kick tellurique, dans le cisaillement cuivré mais aussi celle d’Orphx en ce qui concerne la finesse de la progression, l'habileté de la digression, bref leur indiscutable maitrise du crescendo et des arrangements en général – on pense par exemple à Periphery sur le dernier EP du duo, Boundary Conditions ou encore à leur imposant remix de Vilna pour le madrilène Svreca –.
S’ensuit Degenerate, track largement marquée au fer rouge par Michael et sa fameuse Indus Techno unijambiste. Nous reconnaissons sa réinterprétation du 4x4, 4x4 contrarié où la puissance des deux kicks soustraits est malicieusement réinvestie dans la lourdeur des deux restants qu’il oppose généralement à un élément sonore faisant office de clap / barre à mine / tesson de bouteille – débrouillez-vous avec ce que vous avez sous la main –. La pesanteur rythmique est rendue plus pressante tout au long du morceau par l’intensification d’une lamentation métallique – une fois n’est pas coutume – à contre temps, franche réussite. Kali, quant à elle, puise son efficacité dans une ligne de kick tribale à la scansion millimétrée, couplée à des morphismes vocaux incantatoires, une improbable leçon de métissage Tribal / Indus Techno et d’efficacité – non sans rappeler les productions d’un certain Cut Hands –. Enfin, Seven Signs apparaît peut-être comme la pièce la plus hétéroclite de toutes puisqu’y sont mélangés – avec style, s’entend – des toms et tambours légèrement muselés, des motifs presque Deep Techno – on a dit presque, rasseyez-vous –, lesquels sont peu à peu happés par une mélodie sertie d’un overdrive tout bonnement antéchristique. C’est par ailleurs cette dernière qui viendra sceller d’une chape de béton tout espoir de sortir de l’exercice indemne.
« There’s a (Holy) war going on outside no man is safe from, you could run but you can’t hide forever ». Prodigy
La prouesse réalisée par le trio sur cette 38ème sortie du label de Gent a été de produire un EP extrêmement cohérent, rigoureux et brutal de bout en bout sans pour autant sombrer dans une linéarité convenue ou autres tournures pléonastiques. Nul doute d’ailleurs que le secret de cette réussite ait trait à la dextérité éprouvée de ses producteurs, à leurs trouvailles rythmiques inespérées, à leur amour de la ferraille, de la transgression technologique finalement.






Brasser la merde
2 commentaires
herbivorable
excellente la critique!!
Knutt
Très bonne chronique !! Bravo
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