
chronique · 17 septembre 2013 · Expé. / Modern Classical
Esmerine
Dalmak
"Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra" Proverbe turc.
par Booboow
Cette année, le label défricheur Constellation (nouvel onglet) s'acoquine avec le moyen-orient. Après Jerusalem in my heart (Liban) et avant Land of Kush (lettre d'amour à la ville du Caire à sortir en octobre),voici venir Dalmak : le nouveau-né du collectif montréalais Esmerine conjointement conçu avec 4 musiciens turcs lors d'une résidence à Istanbul.
Côté occident : marimba, glockenspiel, batterie (Bruce Cawdron et Jamie Thompson), banjo et cornet (Brian Sanderson), violoncelle (Rebecca Foon) et violon (Sarah Neufeld) modernisent et expérimentent les sonorités turques. La base d'Esmerine est fondée sur deux piliers : Rebecca Foon (violoncelliste de A silver mount zion et instigatrice du magnifique projet Saltland) et Bruce Cawdron (percussionniste chez Godspeed You! Black Emperor). Ils se rencontrent lors de l'enregistrement de Set fire to flammes (projet drône-ambiant brûlant), et décident quelque temps plus tard de monter un projet de musique de chambre moderne à eux deux. Après deux très beaux albums sortis sur le minuscule label montréalais Madrona (label reponsable d'un album magnifique d'Harris Newman, Triple Burner (nouvel onglet)), ils décident d'ouvrir leur porte à de nombreux collaborateurs afin d'enrichir leur son, mais surtout eux-même. Leur troisième album la Lechuza sera un hommage poignant à leur amie Lhasa (chanteuse folk américano-mexicaine), disparue avant l'enregistrement.
Côté moyen-orient : Hakan Vreskala ,Baran Aşık, Ali Kazim Akdağ, et James Hakan Dedeoğlu, les musiciens turcs invités, ont des parcours bien plus obscurs ou nous sont malheureusement inconnu. Après quelques recherches on découvre que leur background se veut des plus hétéroclites. Jugez plutôt : batteur d'un groupe de trash, musicien de rue, joueur de meh professionnel, musicien de studio ou d'accompagnement live, certains ont même plusieurs albums à leur actif. Il est important de noter que la musique traditionnelle turque, de par sa situation géographique et son histoire, est un brassage énorme d'influences : orient/occident, ottomane, populaire, kurde, tzigane ou encore arménienne. Toutes ses influences se retrouvent dans leur jeu habile de percussions et instruments à cordes orientaux mais aussi de la guitare électrique.
Si l'on connaît les géniteurs et leurs influences, il reste par contre difficile de se faire une idée précise de leur rejeton. Surtout que Dalmak, son prénom, peut avoir plusieurs sens : contempler, être absorber dans, plonger, se baigner... Ici, il se fait reflet de l'immersion profonde des membres d'Esmerine dans la culture turque. Vous l'aurez compris, cette rencontre entre deux pontes du post rock nourris aux musiques contemporaines et expérimentales et 4 musiciens turcs ne peut être qu'authentique, innovante et emprunte de spiritualité voire même de transe. En effet, les neuf titres qui composent cette collaboration allient subtilement les influences de chaque musicien.
On retrouve dès l'introductif Learning to Crawl les lents crescendo de cordes typiques des enregistrements chez Constellation qui peuvent ici faire écho à l'appréhension d'Esmerine à plonger dans une culture inconnue. Sur Lost river blues I, les musiciens turcs prennent par la main les Canadiens, arpentant les méandres calcaires de Pamukkale pour mieux les faire entrer dans la danse. Chaque musicien fait son entrée, pas à pas, dans un motif cotonneux où chacun s'apprivoise et contemple le savoir-faire de son voisin. Mais dès Lost river blues II, fini de tergiverser, le dialogue prends forme dans l'euphorie d'un fracas de cordes et un galop de percussions. C'est tête la première que les deux univers entrent en collision. Puis la magie opère, les influences se mêlent magnifiquement sur l'enlevée et brûlant Barn Board fire. Hayale Dalmak, laisse les Montréalais seuls, échoué au sommet du mont Ararat, le souffle coupé, pour clore le déluge de cette première face, comme pour mieux laisser le processus d'absorption faire son effet.
La phase de découverte terminée, les traductions n'ont plus lieu d'être. Les musiciens communiquent désormais uniquement par le biais de leurs instruments. Translator's Clos (titre en deux parties, comme lost river blues) va encore plus loin. Les rôles s'y inversent . Violon et violoncelle s'orientalisent alors que saz et meh voilent l'ambiance. Les percussions quant à elles, cavalcadent vers un infini exaltant. Le tout pourrait prendre une direction blues-rock saharien à la Tinariwen/Tamikrest/Bombino (etc). Mais pas du tout. Les quelques passages chantés rappellent avec plaisir le travail de Dhafer Youssef. Et si les aspects musiques de chambre moderne (percussions minimales et répétitives, violoncelle ondoyant) d'Esmerine sont polis par les thèmes orientaux plus abrasifs et syncopés. Les rêveries mélancoliques du collectif décuplent quant à elles l'aspect spirituel des accalmies des musiciens turcs (le final mystique Yavri Yavri).
Dalmak se révèle donc être un prisme canadien parfait pour découvrir la Turquie, les yeux clos.






Brasser la merde