chronique · 25 septembre 2014 · Drone / Ambient
Francesco Clemente / Heinrich Dressel
Il Faro
« Et ceux qui, des rochers, regardent vers l’océan, ne voient qu’une blancheur mystique, comme si le bord de la falaise était le bord du monde, et comme si les cloches solennelles des balises tintaient dans un éther de féerie. » H. P. Lovecraft, L’étrange maison haute dans la brume, 1926
par Mélanie Meyer
Coreligionnaires égarés dans la couleur tombée du ciel, enfants perdus des montagnes hallucinées, affiliés chuchotant sur les crêtes des ténèbres, attardez-vous. Car il n’est plus belle synthèse d’une étrange déambulation que celle qui incarne toute une narration cinématographico-littéraire dans un objet musical unique. Ils sont rares les albums qui tiennent haut le pari d’une telle réussite. Aussi rares que sont nombreuses les productions poussives et superficielles en la matière. Car celles-ci n’ont compris de ces mondes à part, rien de ce qui est à soi. Elles ne les ont jamais fait leurs. Elles ne sont donc qu’un vague calque porté sur l’étrangeté. Elles n’ont finalement pas saisi deux conditions sine qua non à son appropriation initiale : le goût passionné du passé et un certain dédain pour la réalité.
Un hasard engendre une déambulation aboutissant à une rencontre. Valerio Lombardozzi (AKA Heinrich Dressel) et David Kristian (AKA Francesco Clemente) partagent le même goût pour les histoires d’horreur côtière, depuis Lovecraft jusqu’à John Carpenter. Ils se suivent mutuellement dans leur évolution musicale grâce à leur commune appartenance au label Crème Organization. Leur mise en relation se fait enfin grâce à Gianni Vercetti de Giallo Disco Records : si l’on considère le mélange horro-érotico-policier qu’induit le sous-genre cinématographique auquel se rattache Vercetti et qui le relie aux deux autres, la logique de la rencontre est imparable. Les échanges permettent de renforcer encore les accointances communes. Vient alors l’impulsion : Valerio Lombardozzi propose à David Kristian une collaboration fondée sur cette passion riche pour le mystère et le suspense fantastique. Le pseudonyme que chacun utilise pour développer cette partie de leur travail respectif impose alors une cohérence sans faille au projet. L’énigmatique Francesco Clemente, peintre italien de la trans-avant-garde des années 80, se retrouve associé à l’insolite Heinrich Dressel, archéologue allemand auteur de la fameuse typologie de classement des amphores antiques. Autant le choix du 1er relève de la mystification volontaire, autant celui du second s’est imposé par référence biographique. Quoiqu’il en soit, l’inexplicable est renforcé par la conjonction d’un artiste du XXe siècle et d’un historien du XIXe siècle travaillant de concert à l’élaboration d’une bande-son imaginaire…
On entre dans ce split album par les compositions de Francesco Clemente. De son travail extrêmement riche, s’étalant sur plus de vingt années, en tant que compositeur de bandes originales de films, il impose une technique imparable. Mais l’inspiration puissante qui est à l’œuvre la transcende considérablement. A Little Glitter permet de pénétrer par des nappes ambient calmes dans la lignée d’un Brian Eno installant un climat mystérieux. S’enchaîne alors Flight Through Resonant Fog où le synthétiseur carpentérien prend le relais en une boucle répétitive augmentée par des motifs évoquant par exemple ceux de L’Exorciste. Une tension se fait ainsi jour au fur et à mesure que vous vous enfoncez dans le morceau. L’impulsion surnaturelle semble s’accélérer comme pour suggérer la présence invisible d’une menace centenaire. Au même titre que The Fog de J. Carpenter est un hommage à H. P. Lovecraft, la musique se retrouve au croisement du cinéma et de la littérature. VSS Enterprising permet ainsi de franchir ce pas. On quitte les rivages de l’efficacité spectaculaire induite par les films pour s’égarer dans les suspens(ions) tendu(e)s des récits du novelliste américain de Providence. Une impression de réactivation de l’héritage des auteurs gothiques britanniques est en marche. N38 marque un apaisement tout autant qu’une transition vangelienne s’éteignant en un délire psychédélique floydien pour introduire les compositions de qualité égalée d’Heinrich Dressel.
Avec Mist celui-ci ré-accoste sur les rivages sonores efficaces d’un New-York 1997 tout en les ralentissant. A Signal from the North impose une pesanteur agrémentée de tintinnabulements qui enveloppe tel un brouillard formidable chargé de secrets. Wind Sighs Down the Reef apporte une forme de rémission à l’épouvante. Des soundscapes arovaniens déploient désormais l’évocation dans l’absorption contemplative d’une côte découpée sur laquelle viendraient se briser vent et vagues… Mais la peur n’a jamais totalement disparu. La peur vient de la mer et grimpe le long des falaises. Les basses passent en avant pour réactiver la fébrilité de l’ensemble, lequel s’achève en une rêverie mélancolique. Radiofaro Alpha impose l’apparition finale de ce point lumineux, ce repère du positionnement et de la distance enfin retrouvés, ce phare dont l’album porte le nom mais qui ne semble jamais émerger ou bien tel un bâtiment duquel il est préférable de se tenir éloigné. Comme toute lumière dans l’obscurité, il révèle peut-être des vérités qu’il serait bon de maintenir à l’écart. Car est-il juste de contempler l’horreur ? Cette lueur extérieure ferait ainsi disparaître celle qu’il convient de préserver au fond du regard.
« Le personnage, c'est-à-dire vous, sent la chose s’approcher. Mettons que depuis très longtemps, il entend et contemple des choses à travers les choses et les espaces vides. L’action se glisse furtivement. L’action est maintenant derrière la porte. Mais tous ces mystères sont des leurres. Qu’est-ce qu’ils croyaient tous ? Que vous alliez ouvrir ? Que vous seriez intéressé par un contact ? […] [Après tout], la première des peurs, la plus puissante de toutes, est la peur de l’inconnu… » (Le cas Howard Phillips Lovecraft, 1998)






Brasser la merde
2 commentaires
ZEN
Quelle belle chronique, inspirée et bien écrite à la mesure de ce superbe album ! Un coup de foudre immédiat ! Bravo et merci Mélanie pour cette fantastique découverte !
Mélanie
Merci à vous. Ravie que cela soit partagé car cet album fut extrêmement inspirant!
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