silent weapons for quiet wars

Pochette de Posthuman

chronique · 28 novembre 2012 · Drone / Ambient

JK Flesh

Posthuman

par Thomas Becker

Justin Broadrick est un garçon prolifique, c’est indéniable. Mais pléthorique ne rime pas forcément avec portnawak : on pourra toujours reprocher à l'homme aux mille hétéronymes une poignée de releases un tantinet paresseuses (comme le Pale Sketches, faux album de Jesu et proto-Pale Sketcher), mais qu'il s'adonne au métal indus, à l'électro, au noise ou à l'ambient, ça ne part pas dans tous les sens. Il y a une patte JKB. Schématisons : depuis quelques années, l’œuvre du bonhomme oscille entre la rage (Godflesh bien sûr, mais aussi Curse of the Golden Vampire, Greymachine, White Static Demon ou Valley of Fear...) et le spleen, avec des projets plus accessibles comme la pop électrique de Jesu et son shoegaze impeccable, ou l’électro mélancolique de Pale Sketcher dont le prometteur Seventh Heaven nous emmenait en 2011 dans des contrées inattendues, disons quelque part entre Christ. et Fuck Buttons.

Entre ces deux pôles flottent les nappes ambient de Final et de Council Estate Electronics et pulsent les beats écrasants de Techno Animal et le flow vénéneux d’Ice et de son Bad Blood, animés par le groove infernal des musiques urbaines. Et c’est précisément dans la pénombre de ces dancefloors souterrains que nous invite Posthuman.

Production pléthorique oblige, les cercles autorisés ne semblaient plus attendre de Broadrick que les tristes et sporadiques réminiscences d’un groupe mythique. Éternelle ambivalence de nos attentes, entre désir d’épiphanies nouvelles – que n'ont manifestement pas apaisé les poignantes envolées de Jesu – et nostalgie d’un âge d’or révolu.

Et des réminiscences, Posthuman n’en manque pas. Passée la courte introduction bruitiste, on reconnaît immédiatement le son et les constructions caractéristiques du grand Justin. Structures drum & bass, beats syncopés, riffs électrifiés et triturés, voix saturée en cours de noyade au fond d'une cuve de refroidissement et, parfois, une ligne claire à la Jesu : JK Flesh – non plus la chair de Dieu mais celle, toute reptilienne, de Justin, ainsi qu'en atteste l'illustration du digipack – prolonge avec bonheur les riches heures de son œuvre, dont il opère ici une belle synthèse.

Knuckledragger et son hip-hop indus, la basse agressive d’Idle Hands et l’asphyxiant Punchdrunk auraient parfaitement pu postuler à la tracklist d'Us & Them. L'instru Posthuman également – authentique anamnèse d' I' me mine, ou la rencontre du métal et d’Aphex Twin. Ça gronde là-dedans. Mon fils (K., 8 ans) parle d'une « musique de Nazgûls » (et sans vouloir le faire flipper, l'album compte très exactement neuf titres). Mais la mutation est déjà en route et l'électro adoucit le feu des guitares : aux stridences métalliques et aux rythmiques martiales répondent désormais les déflagrations synthétiques et les évolutions dubstep. On n'est pas chez Sauron, ici. Même la voix cybersaturée de JKB, à la rage absorbée par les machines, paraît se fondre dans le paysage répétitif post-industriel. Technoanimalier sur Earthmover et son puissant breakbeat, scornien sur Underfoot – et surtout sur Devoured où cependant émerge l'écho lointain mais tenace du Jesu apocalyptique de l'album Hymns en 2001, Posthuman rassemble quelques uns des avatars les plus marquants de Justin Broadrick – sans oublier ses glorieux compères Kevin Martin et Mick Harris.

Puisque nous en sommes réduits à name-dropper sans honte, ajoutons qu’avec Dogmatic remonte à la surface de nos ouïes ahuries le Wishful Beginnings de David Bowie & Brian Eno (avant qu’il ne finisse déchiqueté menu), et quand résonne l'indus éthéré de Walk Away, sur lequel la voix de Justin s'éclaircit miraculeusement, on pense à la rencontre entre un Killing Joke et un Massive Attack au meilleur de leur forme.

Composite, Posthuman ? Au contraire des compos de The Blood of Heroes, où chacun brillait de sa lumière propre sans osmose véritable, l'autogreffe de JK Flesh réussit pleinement, ses différents épidermes s'amalgamant en une nouvelle peau extrêmement cohérente qui, sans renier son histoire et bien que tendue entre ses origines organiques et son devenir machinique, ébranle nos caissons de basse avec la rage sereine d'un Godflesh solo. Joie.

Thomas Becker

Brasser la merde

1 commentaire

  1. Cynosargos

    Très bon album, peut-être même le meilleur que Broderick a sorti depuis le Brotherhood of the Bomb de Techno Animal, tant sa qualité est constante sur les 9 titres. Ça valait bien une belle chronique! Donc, merci ;-)

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