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Pochette de The 20/20 Experience

chronique · 4 avril 2013 · Hip-Hop / Rap

Justin Timberlake

The 20/20 Experience

par Julien Lafond-Laumond

Harmony Korine le répète à longueur d’interviews à propos de Spring Breakers : Britney Spears est un symbole, un immense symbole du système médiatique contemporain et de son envers maléfique. L’écrivain Jean Rolin le dit autrement dans son Ravissement de Britney Spears ; au fond nous sommes tous d’accords : Spears est l’apothéose du tragique des chanteurs surmarkétés de la fin des années 90. Boys Band et « Fake Stars » ont quasiment tous connu le même destin, le même succès éclair 90% artificiel et 100% néo-puritain, suivi de la même descente aux enfers vers l’oubli ou la décadence. Britney Spears, c’est la vierge devenue putain devenue maman, c’est l’odyssée de l’angoisse condensant les histoires les plus saugrenues de Christina Aguilera, des membres d’Alliage et de tous les autres.

À l’inverse, il y a Justin Timberlake. Exception qui confirme la règle et pied-de-nez à tous les scénarios classiques de son temps, Timberlake est un gars qui vient du pire et arrive au meilleur. Sa carrière est une longue rédemption depuis ses batifolages à 12 ans au Mickey Mouse Club avec sa future-ex Britney. Les *NSYNC auront été son purgatoire : subir le pire pour s’en laver, se purifier par l’horreur. À la sortie de son premier album solo en 2002, il est presque propre. Justified est bon, voire très bon, quand bien même les héros de ce disque demeurent plus les Neptunes que lui-même.

Année après année, Timberlake semble pourtant s’émanciper. Sa carrière d’acteur l’y aide, avec notamment des prestations inattendues et très réussies dans Alpha Dog, Black Snake Moan ou l'immense Southland Tales. On le retrouve aussi dans l’ineffable clip comique « Dick in a Box (nouvel onglet) ». On se dit que quand même, le petit Justin n’est peut-être plus seulement une marionnette qui fait gentiment ce qu’on lui demande – le bon comme le mauvais –, il pourrait bien cacher aussi une personnalité plus complexe et étonnante qu’il n’y parait.

FutureSex/LoveSounds, sorti la même année, enfonce quant à lui le clou de sa célébrité. C’est une machine commerciale surpuissante portée par les productions alors visionnaires de Timbaland. Justin est sans doute encore un peu le toutou en studio, mais il franchit un pallier sur la scène économique et médiatique. Il n’est désormais plus une simple star mais une authentique superstar, à savoir quelqu’un devenu tellement « bankable » qu’il peut alors faire ce qu’il veut, comme il le veut et quand il le veut.

Timberlake décide d’ailleurs de prendre un peu de recul, d’éviter l’écœurement et de modifier discrètement son image de jeune prodige pour la transformer en adulte dandy. Il met en pause sa carrière musicale et se concentre sur le cinéma avec un certain bonheur, alternant comédies tous publics et prises de positions plus osées (The Social Network mais aussi l'horrible et anarchiste Time Out d’Andrew Niccol). Musicalement, il attendra sept ans avant de se remettre en studio. Et de l’eau aura coulé sous les ponts, Timberlake aura franchi la trentaine, se sera marié, posé, Timbaland sera devenu has been et le r’n’b sera réellement devenu arty. C’est en ce sens que The 20/20 Experience ne peut être accueilli comme ces prédécesseurs : c’est un disque fondamentalement nouveau, un disque de renaissance où Justin Timberlake semble pour la première fois totalement détaché de ses expériences précoces du Mainstream.

Producteur exécutif de son album, s’entourant de qui il veut et donnant le cap à suivre, Timberlake n’a plus rien à voir avec l’interprète génial de ses précédents tubes. Désormais, il est l’artiste, le créateur et pas son représentant. Timbaland est devenu son outil au même titre que J-Roc. C’est Timberlake qui trace les grandes lignes, décidant de son propre chef de renoncer aux tubes dancefloor, de se concentrer sur des morceaux à tiroirs de 7 minutes et de marier parfums old-school et turbines modernes. The 20/20 Experience n’est pas un disque ultime ou grandiose, qu’on se le dise, mais c’est un disque ambitieux, porté et incarné avec talent par un type qu’on raillait tous il y a dix ans. C’est un beau disque, émouvant, plus touffu que risqué, plus intime qu’universel. Timberlake s’y dévoile entièrement, on y découvre un type au swag indéniable, au romantisme légèrement désuet, mais aussi un artiste vraiment curieux, biberonné aux millions sans perdre un certain sens des valeurs et un certain goût de l’aventure. C’est un beau portrait d’homme, comme on dit de n’importe quel film avec un personnage principal féminin : « c’est un beau portrait de femme ».

J’ai d’abord détesté Justin Timberlake pendant mon adolescence. Ensuite il m’a questionné, intrigué. Aujourd’hui, depuis ce disque, je peux réellement affirmer que je l’apprécie sans ambiguïté ni ambivalence.

Il y a quelques défauts évidents à cet album, une voix un peu passe-partout maladroitement compensée par des cœurs grossiers, des textes peu intéressants, des accents et refrains qui rappellent un peu trop les soirées qu’on snobait il y a dix ans : ces défauts sont omniprésents et empêchent qu’on s’enthousiasme de trop. Pour autant, The 20/20 Experience est bien le disque r’n’b le plus profond qu’on ait pu entendre depuis The ArchAndroid de Janelle Monae il y a trois ans – il est moins éphémère et monotone que celui de Miguel et beaucoup plus technique et fouillé que celui de Frank Ocean. On ne peut ainsi que reconnaître la cohérence des morceaux, la finesse de leurs constructions, la justesse de leurs arrangements. On ne peut que valider l’ambiance d’ensemble du disque, où cordes à la Henry Mancini, groove langoureux à la Stevie Wonder et nappes ambiantes vont et viennent au gré des humeurs, s’infiltrant mélancoliquement entre des cadences post-funk et des beats hip-hop tout à fait convaincants.

Aussi sexuel que post-coïtal, The 20/20 Experience se révèle avoir une portée et une amplitude inattendue. Bardé de défauts et de détails crispants, c’est aussi un disque puissant et personnel fait par un bonhomme qui n’avait pas besoin de ça pour s’en mettre un peu plus dans les poches. Faire de la soul et du r’n’b comme Led Zeppelin ou les Pink Floyd faisaient du rock, non, ce n’est pas un mince projet, ce n’est pas un simple travail d’interprète ou de performer. Timberlake est devenu une superstar, et bizarrement ça a été la condition sine qua non pour qu’il commence à devenir un artiste. On lui souhaite de continuer sur cette voie-là.

Julien Lafond-Laumond

Brasser la merde

21 commentaires

  1. LL COOL J

    Comment assumer le fait d'aimer le nouveau Justin Timberlake ? Grosse question qu'on a tous dû se poser ces dernières semaines. C'est plus facile d'aimer Frank Ocean, putain... Mais non, on assume. C'est un beau disque, et il faut accepter que les petites filles de 14 ans qui crient Justiiiiiiiiiin, aient un super gout en matière de musique.

  2. souze

    hum, avec trois jours de retard, j'ai failli me laisser avoir.

  3. Ikhlas

    Il a réussi à me faire cliquer sur les video ce con... Peut-être mais bon... sans moi!

  4. Max

    lol, ok je suis pas le seul...

  5. Merovee

    Comme dirait récement et justement Atom TM: "Timberlake. Give us. A fucking. Brake."

  6. B2B

    Je rejoins totalement le point de vue de JulienLL. Il est difficile d'assumer publiquement le fait que cet album de Justin Timberlake est bon (voir même très bon, lorsqu'on le prend isolément, le temps d'un seul morceau). JulienLL assume, moi aussi (et une bonne partie des chroniqueurs de SWQW aussi... mais pas tous, si cela peut en rassurer certains). Cet article cherche aussi à démontrer que le mainstream est capable de sortir de très bons disques, ne se moquant pas des auditeurs. Certains peuvent se sentir offenser mais sincèrement, cet album de Justin enterre de très loin là majorité des bouses faussement indé (coucou Kavinsky, coucou Woodkid) que l'on nous survend.

  7. Merovee

    En comparaison des bouses citées très certainement. Mais ça reste un produit. Certes un bon produit, sans doute respectueux et fait par de bons artisans. Mais ses qualités intrinsèques justifient-elle le matraquage médiatique qu'on subit?

  8. Dom Tr

    La comparaison avec Frank Ocean n'est pas pertinente pour moi. Sinon un bon papier mais ce disque m'a littéralement fait chier. J'ai jamais pu me dire qu'il y avait quelque chose sous la surface. Je ne sais pas si ça n'est pas pour moi (une possibilité) ou si vraiment c'est creux, tout simplement. Je réécouterai mais honnêtement, je trouve ce disque un peu raté et loin des ambitions pop (dans le sens "mainstream" du terme, avec des moyens, de l'audience, de l'investissement etc...) que l'on pouvait attendre de ce retour. Y'a toujours un côté factice dans tout ca. Ca n'est pas mauvais dans l'absolu mais rien ne se dégage pour moi. C'est peut-être pire au final.

  9. KJGY

    Je vois beaucoup le terme "assumer", c'est bien, m'enfin faut pas oublier le gout... La sencibilité. Peut être ques les autres chroniqueurs n'aime tout simplement pas cet album, sans que l'on parle d'assumer. C'est possible de ne pas aimer des musiques de qualités, juste pour des raisons de sencibilités. Pour ce qui est de l'album, je ne l'ai pas écouté mais dans celui d'avant j'avais trouvé une ou deux misique pas dégueulasse... Donc je vais esseyer avec plaisir.

    1. KJGY

      Tain désolé pour les fautes, écrire sur mobile ça ne me réussi pas...

  10. Mattooh

    T'as peut-être les bouts des doigts trop sencibles.

  11. julienl

    Merovee > Parce que tu ne penses pas que tous les disques sont des « produits », justement ? À part en ce qui concerne quelques artistes vraiment obscures, le schéma n'est pas forcément très différent entre les grandes majors et des labels dit indépendants.

    Ce que je fustige dans les majors, c'est le moment où un disque, une musique n'est plus le fruit de quelques artistes mais le résultat d'une réunion de carnivores en costards. Et Timberlake est vraiment né comme ça, comme un pur produit mercantile inventé par des spécialiste du Marché. Mais est-ce que ça veut dire pour autant que le mec est condamné à vie ? Je ne crois pas.

    Ce disque de Timberlake sort sur RCA, major qui a suivi David Bowie dans toutes ses tribulations et dans tous ses errements expérimentaux. Et difficile de dire que la trilogie Berlinoise de Bowie ou son Outside ne sont que des produits... Timberlake c'est aujourd'hui une machine à billet tellement productive qu'il vendra des brouettes quoiqu'il arrive, alors on le laisse tranquille. Franchement je suis convaincu que The 20/20 Experience est aussi libre que beaucoup de disques qu'on se targue de dire autonomes. La réalité est là : beaucoup de labels électroniques qu'on adore uniformisent toutes leurs productions, font le même mastering, demandent aux compositeurs de revoir leur copie dès qu'il y a un truc qui dépasse. Eh oui, même à ce niveau, on cherche à faire rentrer dans un moule, à répondre à une attente. Le système est pas si différent et faudrait éviter de tomber dans le manichéisme.

    Je pense pas qu'il faille se tromper de combat. Oui il faut militer contre la tyrannie MTV, contre la musique uniquement envisagée comme bien de consommation, mais faut pas non plus tirer dans le tas. Si on tape sur Justin Timberlake aujourd'hui, sur Kanye West ou Radiohead, on fait un contresens. Parce qu'on peu détester leur musique, mais leur engagement artistique est indéniable.

    1. Merovee

      Indéniable j'en suis pas certain. Mais soit. Bien d'accord avec toi sur la notion de produit ou pas dans la musique actuelle - et dans un premier temps le contexte ou le pourquoi du comment m'est égal, ce qui m'importe c'est ce que j'entends. Mais le fait est que cet album ne produit chez moi aucune émotion, comme avait pu le faire une chanson comme "Lovestoned", que je prends plaisir à reprendre à la gratte. En comparaison je trouve cet album chiant; je ne retrouve pas le sens mélodique évident de certaines chansons du précédent. Et au final sans mélodie, dans ce genre de "produit" il ne reste qu'une jolie coquille. Alors malgré la sincérité évidente du type, ça me gonfle de devoir subir une musique insignifiante un peu partout, même ici. Quant à la voir encensée... Mais après tout, les goûts et les couleurs comme on dit ; )

  12. julienl

    Et la question autour d'assumer elle est intéressante. J'ai rien à assumer ou à ne pas assumer. Le disque de Timberlake me touche humainement. Et jusqu'à preuve du contraire, rien ne me permet de m'assurer que Timberlake est moins sincère ou moins sensible qu'un type qui peine à vendre plus de 300 disques. Faut juste voir que c'est pas le même contexte, pas le même milieu, et ne pas en être dupe.

  13. lexo7

    Je vous préviens, si il commence à y avoir des trucs intelligents dits dans le "Brasser la merde", je démissionne.

  14. Miraj667

    Il me semble que l'on peut tout de même ajouter les albums de The Weeknd à ta liste des dernières réussites r'n'b !

    1. Mattooh

      Aïe. C'était le risque, en chroniquant Timberlake : un appel d'air à tous les coming out, même les plus infamants.

  15. julienl

    Haha, pourtant j'adhère aussi, il y a quelques morceaux que je trouve splendide chez The Weeknd.

  16. LL COOL J

    Seulement What You Need (et l'Edit de Prison Garde), le reste est plus que chiant.

    Rhye a sorti un truc de r'n'b pas si mal y a pas longtemps, cela dit.

  17. roberta

    Personne ne dit jamais que si les filles de 14 ans crient Justiiiiin, que celles de 30 sont indulgentes avec lui, et qu'une bonne partie des mecs le détestent, ce n'est pas à cause ou grâce à sa musique, c'est parce qu'il danse comme un DIEU.

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