
Ceux qui observaient déjà le rap au milieu des années 90 connaissent peut-être L'Indis (nouvel onglet). Il formait à l'époque avec son frère jumeau (Lavokato) le duo Les 10. Nakk Mendosa a toujours été proche des deux frangins. Seulement voilà, en 2001 alors qu'ils ont acqui une crédibilité et un succès critique certain, Lavokato plaque le rap, suivi rapidement par L'Indis, qui a du mal à persévérer dans le rap sans son jumeau. En 2010, il revient comme il était parti. Suivra un EP prometteur mais pas indispensable : Mes Classiques. Il s'aperçoit alors qu'il n'est pas oublié par ceux qui ont toujours adhéré à son style conscient, humble et extrêmement bien écrit. On l'aperçoit le temps d'un couplet sur la video du Gouffre qui a conduit à une certaine émulation vis à vis du projet de mixtape Marche Arrière (ici (nouvel onglet)). Certains titres de Mon Refuge sont clippés avant même la sortie de l'album. Les réactions sont unanimes. Mon Refuge est légitimement annoncé comme un des meilleurs albums de rap français de l'année. Si ça crie au feu, n'appelles pas les sapeurs de Kinshasa.
Ce genre pourtant noble a connu de sacrés débordements, depuis l'avènement de certains de ces barons et de circuits alternatifs indépendants, tous attirés par le succès et la monnaie. Le rap en France s'est installé dans une logique schizophrénique. Celle de chroniquer la morosité et la précarité des quartiers populaires dans une démarche souvent purement capitaliste. Les vaches sacrées du genre ont bien tenté de nous faire croire que c'est bandant d'être indépendant, que demain c'est loin pour finalement couper un cake prédécoupé à l'avance. Tout ça pour mieux camoufler la faim de leur monde. Y a des lendemains de cuite qui font mal, et qui donnent logiquement envie de niquer des mères. Ceux qui tentent de survivre sont presque tous obligés de s'inventer des vies de gangsters ronins. Spamment comme des porcs et squattent plus les réseaux sociaux que le bas des blocs. Pourtant ça a du succès. Une certaine jeunesse issue d'une bourgeoisie relative est séduite par cet exotisme banlieusard, qu'elle a bien trop peur de côtoyer hors des circuits virtuels. Qu'elle vienne faire un tour de l'autre côté du périph' pour contempler le sinistre et s'apercevoir qu'ici la gauche est morte. Banlieue 13 est une fable putain. C'est sûr, ça fait moins rêver de savoir que des mecs valables dans le rap taffent comme des roumains à Rungis, chez PSA à Aulnay ou dans une école primaire de Boboch. C'est pourtant vrai. Les heures de studio sont certes moins chères que les jingles publicitaires de chez Skyrock, mais il paraît qu'on attire pas les porcs avec du hallal. Pourquoi cette diatribe ? Parce que c'est peut-être aussi ça que raconte L'Indis sur les mesures de son refuge. Le rap a pris cher. Merci rapidshare mais pas seulement. Merci les réseaux sociaux, merci les boites à rythme (la même pour tous ?), merci à Skyrock, Génération et à tous les artistes virtuels qui ne mentent pas qu'à eux même.
C'est donc avec sa verve toute "Moklessienne" (dénomination qui veut pas dire grand chose mais qui parlera à ceux qui apprécient les séances sauvages de name dropping) que l'Indis dévoile sa vision du rap et d'une époque bénie sur le plan musical et culturel (un peu moins à titre personnel visiblement). Il est un des rares rapeurs de sa génération à exprimer la dark side avec tant de pudique subtilité. Lui qui fut bercé au son de Nasty Nas, Mobb Deep, Big Pun et Raekwon sait à quel point la punchline ne saurait remplir le vide du contenu. J'ai une affection profonde envers ceux qui jurent plus par les instrus piano/violons qu'en faveur des productions surchargées en infrabasses influencées (avec 6 ans de retard) par le neo rap américain. Envers ceux qui parlaient des bras roulés de Pat Ewing plus que des frasques de Dennis Rodman. Envers ceux qui voient le rap plus comme un exercice lyrical et rythmique que comme une séance d'ego-trip qui ferait prendre 5cm de bite à chaque strophe. L'album de l'Indis est pétri d'anecdotes terriblement en lien avec l'actualité, la sienne et la notre. La nostalgie de celui qui a traversé le 90's comme un touareg du flow est palpable, certes, il y est aussi question de deuil. De candides rêves partis en fumée, mais aussi de la perte de frères, de sang et de lait. Et oui ma gueule, le rap c'est aussi parfois gris et morose. Ses propos banals effraient le bobo de paname qui la joue Carpe Diem. Ce n'est donc probablement pas par hasard si Lavokato sort de son silence sur deux titres, pour connecter Mon Refuge à l'époque royale et insouciante des 10.
Faut pas se voiler la face, c'est parce qu'il est terriblement humain que Mon refuge est imparfait. Le dernier quart de l'opus et certains feats ne s'imposaient pas à mon humble avis. Tout comme certains filtres un peu criards posés sur les samples vocaux. Les instrus sont implacables pour qui aime le rap à l'ancienne (et donc L'Indis) mais peuvent paraître redondantes envisagées dans le bloc album. Un peu comme le refrain du pourtant excellent Artiste Virtuel, qui rappelle que les mélodies plaintives ashkénazes recèlent souvent des perles potentielles. Ces quelques personnels reproches ne sauraient annuler l'excellente pratique de l'assonance et l'écriture en général. Des titres comme Barbaq de Printemps, Mon Fardeau, J'y ai cru, Traitrise et Trahison ou Marche Arrière valent à eux seuls l'achat du disque. Tout comme ceux qui célèbrent le retour partiel de Lavokato.
Du côté des featurings, il faut privilégier les apparitions du narvalo de la Croix de Chavaux (Swift Guad) et du portos de Corbeil (Zekwe Ramos) plutôt que l'ouverture américaine de Oto"10"dakt. Et oui, la sombritude que mes potes fredonnent, elle sent le bitume, elle sent le pétrole comme les cotes bretonnes. Dédicace à la rime qui se parfume à la rue, à la 8.6 et qui pisse dans de l'eau de Guerlain. Dédicace aussi à ceux qui préfèrent les paroles de Cabrel à celles de cette pute de Lea Castel.
J'aime ce rap comparable à un chantier, qui vide un sac de pierres à chaque couplet, ce fardeau qui a chaque mesure s'allège. Je vais pas m'ériger en chroniqueur avisé de rap français, j'ai été trop dévasté par les textes de Faycal pour m'extasier sur ce qui le mériterait sûrement. Toujours est-il que l'album de L'Indis est indispensable au milieu de l'étable des vaches maigres.






Brasser la merde