
Allier la violence du black métal à celle du free jazz, ce n’est pas nouveau. On a ainsi pu voir régulièrement des musiciens ambitieux et talentueux s’essayer à ce qui s’est par la suite fait appeler plus ou moins pertinemment « jazzcore », « punk jazz » etc.
Les hardos de Ephel Duath, par exemple, avec l’album The Painter’s palette en 2003 poussaient déjà assez loin le concept. En découlait une musique puissante, contrastée et pleine de ruptures où harmonies et phrasés jazz venaient se greffer sur des riffs métal.
Dans l’autre sens, le saxophoniste hyperactif de jazz John Zorn, aux commandes d’une scène avant-gardiste américaine plus que foisonnante, s’est intéressé de près au métal dès les années 90. Ses intentions étaient claires : utiliser le matériau musical hard au sein de projets expérimentaux conceptuels, outil pour exprimer la violence. De cette vision qu’on peut pourtant facilement qualifier de simpliste sont sortis de nombreux projets : ses albums avec Naked City (dont le plus extrême reste sans doute Leng Tch’e et son unique chanson inspirée par la technique de torture chinoise du même nom : 30 minutes sans interruption avec les cris du chanteur Yamatsuka Eye, un vrai délice..) ou encore avec son trio Painkiller (dont l’aboutissement reste l’excellent Execution Ground, présentant notamment en plus un travail électronique de nappes synthétiques, et des emprunts forts au dub).
Shining c’est des norvégiens (à ne pas confondre avec les Shining suédois, oui bon voilà) marrants, qui, en ayant débuté par du jazz acoustique, nous offrent maintenant du black métal sans concession. Quand on parcourt un peu leur discographie, on est frappé par le fait que cette transformation semble avoir été préparée, amenée, dès le départ. Pas de coupure, de revirement, mais à l’inverse une ligne directrice très claire passant d’un genre à l’autre par l’incorporation progressive de caractéristiques techniques esthétiques propres au métal sur un matériau et une conception initialement jazz. Des riffs de « Goretex weather report » sur In the kingdom of kitsch you will be a monster, jusqu’au matraquage métronomique de « Exit Sun » sur Blackjazz, il semble n’y avoir qu’un chemin logique précisément défini.
Et dans ce mouvement, on constate notamment une volonté de purification. Purification esthétique déjà, avec le rejet du caractère fusion, surtout à partir de Blackjazz. On n’est plus dans le rapprochement conceptuel de deux genres, mais bien dans du black métal joué par des musiciens possédant néanmoins un bagage jazz encore présent, que l’on retrouve dans les (trop) rares ajouts de saxophone, dans certains phrasés, certaines harmonies, mais c’est tout (et de moins en moins). Purification formelle ensuite : moins d’accumulation d’idées juxtaposées (Blackjazz présente ainsi de longues plages, ou chaque idée est plus cadrée et développée dans le temps que dans les premiers opus) ; et dernièrement moins de construction complexes, réduction au format chanson (pas un morceau ne dépasse les 4 minutes sur One one one).
Peut-on alors considérer Shining comme un groupe de métal ? Sans doute pas. Car dans leur approche persiste néanmoins une certaine froideur. Sans rentrer dans un de ces réquisitoires idiots opposant naïvement la technique et la réflexion à la spontanéité et à la sensibilité, il semble quand même prudent de noter qu’il ne suffit pas pour approcher un genre d’en comprendre les codes et de les reproduire, même avec beaucoup de talent. Et Shining dans leur utilisation de ces différents matériaux reste à l’écart de leurs scènes respectives.
One one one aujourd’hui, malgré tout ce qu’il propose d’intéressant, ne semble reposer sur rien de solide. Bloc homogène, dénué de contrastes et de temps forts, il s’appréhende sans difficulté mais sans plaisir particulier non plus. Bien que parfaitement réalisé, à aucun moment il ne nous marque particulièrement, contrairement à son prédécesseur Blackjazz, dont la réussite ultime était pour moi la reprise du titre de King Crimson « 21st century schizoid man », lourde et puissante, où le souffle strident du saxophone se mariait à merveille avec la rythmique et la voix gutturale de Grutle Kjellson.
On peut alors spéculer sans fin sur l’avenir de Shining. Vont-ils s’enfermer dans leurs exercices de styles en en ignorant les limites ? Ou bien vont-ils encore évoluer vers d’autres univers musicaux (et lesquels) ? Une chose semble cependant certaine : qu’ils tentent un mélange de bossa-nova et de power métal (sérieux les gars je veux voir ça !) ou qu’ils s’essayent à une minimale teinté de country (après tout pourquoi pas), ce sera toujours avec maîtrise et cohérence. Et c’est ce qui nous poussera à les suivre encore avec intérêt et curiosité.






Brasser la merde
2 commentaires
julienl
C'est vrai qu'il fait un peu bailler ce disque. Même Blackjazz, avec un peu de recul, sonne un peu trop exercice de style. Mouais. Manque d'âme, un peu, Shining. Quand on réécoute un groupe comme Cynic, on sent la différence.
Matthieu T
Ouais carrément, Blackjazz finit par être aussi un peu chiant. Mais y a quand même dedans de grands moments impressionnants et audacieux (la reprise de King Crimson justement, Fisheye...), ce qui n'est pas le cas de One one one je trouve.
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