silent weapons for quiet wars

chronique · 27 mars 2013 · Musiques électroniques

Various Artists

Sonopsies

par Georges White

Fondées par François et Mathias Richard, les éditions indépendantes Caméras animales (nouvel onglet) sortent avec Sonopsies (nouvel onglet) leur première référence discographique en tant que label, sous forme de various artists. Autopsie sonore d’un monde en déliquescence, asphyxié par le conformisme et l’hyperconsommation, ce disque s’envisage comme une tentative salutaire, à forte teneur poétique, d’appréhender notre environnement contemporain et cette tentative porte même un nom : le mutantisme. Mais Sonopsies ne se veut pas pour autant utiliser le matériau musical à des fins théoriques abscondes (malgré un manifeste que l’on peut entendre sur le disque et lire en librairie aux mêmes éditions) mais au contraire immerger l’auditeur au cœur même de ses propres mutations intérieures. Ne dites pas qu’ils ne vous ont pas prévenu (trop tard diront certains) : ‘le mot clé est l’exploration’. Et en l’occurrence le voyage promet d’être sans retour.

Viscéralement polymorphe, le disque se compose en fragments ultra ciselés qui parcourent ou accidentent de longues et épaisses coulées sonores, entraînant vers autant de tunnels et d’artères inconscients. Que ce soit les vignettes un rien beefhearthiennes de M. Savant Stifleson (notamment l’excellent et bien nommé Agglutina), la poésie contorsionniste de Méryl Marchetti ou les collages hallucinés de l’américain SÆomulçi Gonn≥c (aka the Akwardist), le disque tente habilement de saisir à vif une création souterraine, fourmillante et bouillonnante, au risque de faire naître chez l’auditeur un sentiment de dissémination extrême comme s’il flirtait toujours plus près du néant. Le fil conducteur entre chaque piste est parfois très ténu, même s’il se révèle au fil des écoutes, comme un cadavre exquis post industriel, laissant aussi à chacun la liberté d’y projeter son imaginaire.

‘Le mutantisme est l’émergence de formes malgré tout’. Psychotique et labyrinthique, Sonopsies est une traversée des genres et des formes qui aime à scruter les marges. Celles de la poésie mais aussi de l’électronique et du rock les plus mutants. Robot de R3PLYc4N, et sa comptine cyber punk sous acide (confirmant l’adage mutantiste ‘le succès est l’inadaptation’), la pop désabusée de Flatline Skyline (Be good to them always), le post-rock déviant de Forakte (The mountain sent ablaze by bits of spite and dynamite et ses effluves métallifères) sonnent comme des appels au détournement et à l’hybridation. Loss/angle\less d’Ichtyor tides (projet de Nikola Akileus, tête pensante et agissante de Caméras animales, fondateur du label ami Invidation) travaille une veine plus déconstruite et glitch, comme si la focale choisie pouvait à tout moment se resserrer. Il faut se méfier des effets de miroir c’est pourquoi le mutantisme se définit comme préhistorique (‘le passé c’est maintenant’), inversant les perspectives pour mieux nous plonger en pleine science-fiction.

Electrique, mais sans jamais s’éloigner de ses attaches expérimentales, Sonopsies se présente comme un kit de survie en milieu poéticide, où chaque artiste tente de sonder les limites de son art comme celles toujours mouvantes de l’humain. La proposition plus radiophonique d’El Fuego Fatuo (Il paraît) se fait justement l’écho de l’absurde théâtre de la condition humaine, prise en étau entre sa dissolution potentielle et son éternelle réaffirmation. Même si elles ne sont pas explicitement invoquées, les figures tutélaires de Georges Bataille, Guy Debord ou Philip K. Dick ne sont jamais très loin mais de ce coté là le disque préfère rester humble et garder de sa verve punk. Entre littérature et musique il n’y a jamais qu’un prolongement organique.

Kaléidoscope musical fortement radioactif et foutraque, voué à la marge et à l’hybridité, Sonopsies se place donc hors des sentiers battus, avant poste poétique et cyber punk (la Punk philo dilettante de Thierry Théolier en conclusion) d’une époque en pleine mutation où le brouillage et le disfonctionnement servent à réinvestir la réalité. Ce qui frappe également sur ce disque c’est l’omniprésence des voix, preuve que l’humain n’a pas encore dit son dernier mot. Car même du plus profond des limbes, ce disque espèrera toujours secrètement revoir le jour se lever (le beau Saturnalia (Lights return) de Sun Thief). Derrière son apparence abrupte et métaphysique, ce premier disque estampillé Caméras animales est d’une richesse insoupçonnée, certes pas facile d’accès mais dont le mérite est de dresser le décor où se répercutent les reflets déformés d’un autre monde, le notre. Beau geste d’insoumission, ‘la liberté ne s’achète pas, elle se prend’ (Méryl Marchetti, Impro 1).

Georges White

Brasser la merde

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

    pas de compte : ton pseudo est protégé par un ticket que ton navigateur garde pour toi.

    dans le même courant · musiques électroniques

    En attente