chronique · 20 décembre 2012 · Expé. / Modern Classical
Various Artists
Touch. 30 Years and Counting
Quand Touch Records a annoncé la sortie d’une compilation anniversaire, la surprise fut de taille. Comment réussir à concilier intelligemment 30 ans de recherches musicales, le temps d’un seul disque ? Et surtout, pourquoi proposer un tel objet, par définition jetable et oubliable, à un public mélomane et intraitable ?
par B2B
On ne manie pas les ténors de la musique contemporaine avec désinvolture. C’est presque hérétique de vouloir offrir une compilation de musique exigeante aux auditeurs. Mais s’arrêter à ses basses considérations reviendrait à remettre en cause les brillants tenanciers de Touch Records (nouvel onglet) que sont Mike Harding et Jon Wozencroft. Ces derniers ont donc fait le pari de demander à la crème de la crème des artistes du label de proposer un morceau inédit, en espérant ainsi pouvoir compiler l’ensemble comme on emboite un Lego, de manière logique et implacable. Le résultat s’appelle Touch. 30 years and counting et touche tout simplement la perfection.
Cela fait 30 ans que Touch redéfinit en profondeur notre approche du médium sonore. En supprimant la frontière en musique populaire et musique savante, entre mélodies et bruits naturels, entre figuration et abstraction, Touch a su trouver sa place au panthéon des labels autant exigeants qu’indispensables. Il est impossible de dresser une cartographie objective de ce long parcours, tout comme énumérer les principaux artistes qui en ont fait l’identité reviendrait à établir un who’s who des plus grands créateurs sonores de ces dernières décennies. Non, plutôt que de tomber dans l’éloge d’un glorieux passé aboutissant à un présent tout autant remarquable, limitons nous à une plongée en apnée dans cette compilation.
Se structurant en 4 parties, ce projet donne à entendre le meilleur de Touch Records. Chaque partie peut s’écouter isolement mais c’est l’ensemble qui lui confère sa tenue. Pour chaque volée, 4 ou 5 artistes sont présents et les morceaux ne subissent pas un violent mix visant à les assembler. Chaque œuvre reçoit donc le respect qui lui est du.
La première partie voit notamment se côtoyer le drone de Fennesz aux triturations électriques d’Oren Ambarchi, dont la nappe lointaine n’en finit plus de s’imposer avec angoisse. La deuxième partie débute sur le piano grave d’ELEH avant de pénétrer dans un field-recording terrifiant avec le suédois BJNilsen. Ce dernier est allé capter le son à la porte de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, nous laissant dehors au milieu des sirènes d’ambulance. Et lorsque la porte s’ouvre enfin, c’est pour sentir le vent dans notre coup. Mais Nana April Jun nous berne et alors que l’on pensait trouver réconfort dans ces plaintes, le vent s’intensifie pour aboutir à une masse sonore indéchiffrable.
La troisième partie s’ouvre avec Chris Watson qui continue son travail de captation sonore des trains (entrepris l’an dernier avec l’exceptionnel El Tren Fantasma) en provoquant le vertige en jouant avec l’espace. Carl Michael von Hausswolff poursuit dans cette veine avec son mouvement circulaire infini, enregistré directement au cœur de la chambre du roi de la pyramide de Gizeh. La quatrième partie achève le périple en passant notamment par la jungle sud-américaine et les captations sonores de Francisco Lopez avant que Biosphere vienne nous apaiser avec un souffle cuivré parcouru par un vent régulier.
Pour être sincère, il aurait été plus judicieux de s’arrêter sur chaque moment, chaque artiste, tant la moindre œuvre est absolument exemplaire. Mais il faut aussi savoir maintenir le mystère pour mieux cultiver la surprise. Ainsi, ces quelques moments évoqués ne représentent qu’une mince partie de l’ensemble. Ce sera à vous d’en découvrir le moindre recoin, de tenter d’en saisir la plus infime substance organique ou la plus fulgurante abstraction.
Le plus remarquable dans cet enchaînement de propositions est de constater à quel point les morceaux se répondent, se font échos. La peur initiale de l’empilement inodore est évaporée. Touch. 30 years and counting peut alors se dresser fièrement et s’imposer comme le mètre étalon de la musique exigeante. Les habitués de musique contemporaine et de field-recording peuvent acquérir cette compilation les yeux fermés, ils trouveront là le summum du genre. Les autres, ceux qui sont non-coutumiers d’une telle musique, se doivent d’écouter cette compilation afin de comprendre en quoi les recherches musicales entreprises par Touch sont remarquables. Remarquable.






Brasser la merde