
La musique de Jamal est une musique de tensions, faite de ruptures et de contrastes. C’est une musique qui vous prend puis ne vous laisse plus une seule seconde de répit. Ahmad Jamal (nouvel onglet), impitoyable, brise tout sentiment de confort, d’apaisement, toute tentative de se raccrocher à des sensations connues. D’un flot de notes soudain il fissure une situation de « calme » apparent, achève une montée en intensité d’un pianissimo subito.
Tout au long de sa carrière, Ahmad Jamal a su s’imposer comme un musicien intègre et cohérent envers un style très personnel, sans jamais pour autant se répéter. De sa façon unique, puissante et rugueuse, d’interpréter, d’incarner, les standards les plus connus dans ses live au Pershing à son quartet actuel (piano, contrebasse, batterie, percussions), tout semble découler d’une même source : pas de ligne directrice rigide, mais différentes perspectives d’un même sujet voyant, différents développements d’un même engagement artistique.
Parler de l’ « importance » de Jamal dans l’histoire du jazz relève de l’euphémisme. Pourtant, on ne le trouve aux fondements ou aux commandes d’aucun grand mouvement, d’aucune révolution. Juste la puissance de son œuvre, et de sa personnalité musicale, qui tout en s’adaptant aux différentes évolutions reste intemporelle (mis à part la qualité de l’enregistrement, ses sets des années 50 n’ont pas pris une ride, ses albums des années 80 restent d’un goût certain), et qui tout au long de ses 60 ans de carrière a été respectée et étudiée par ses collègues. Une anecdote très célèbre circule en effet sur Jamal. Dans les années 50, il a développé une certaine technique rythmique de la main gauche, consistant à placer ses accords une croche avant le 3 ème temps et une croche avant le 1er temps d’une mesure à 4 temps. L’intérêt d’un tel jeu est multiple : il permet d’annoncer l’harmonie d’une mesure ou d’une seconde partie de mesure avec une croche d’avance, il reste toujours dynamique en étant toujours en contretemps etc. Miles Davis, alors très intéressé par ce jeune musicien, demande à son pianiste du moment, Red Garland, de l’imiter. Celui-ci, systématisant ce procédé, et l’utilisant pratiquement partout, a ainsi imposé au jazz ce qui allait devenir un trait typique du swing, du bebop etc. C’est sans doute aujourd’hui, sous l’appellation de « main gauche à la Red Garland » une des premières choses qu’un étudiant de piano jazz apprend.
L’album qu’Ahmad Jamal nous offre aujourd’hui ne fait pas défaut à ces éloges. C’est une merveille. Toujours avec la même finesse et la même cohésion du groupe au niveau des mises en place rythmiques et des nuances, la même exigence sur le maintien du groove que même les plus grandes envolées du pianiste ne peuvent briser, toujours avec la même capacité à incarner les thèmes repris, à creuser le matériau écrit que forment ces standards, le disque s’impose à l’auditeur sans être pour autant austère. Les thèmes de Jamal eux, toujours plus dépouillés, font place à de longues plages harmoniques où les improvisations vont et viennent entre les différents musiciens, toujours en avant. Voir le groupe en live est pour cela magique : Jamal, véritable chef d’orchestre, d’un geste de la main distribue comme il l’entend les solos entre ses musiciens. Ensuite peu de réelles démonstrations de virtuosité, on sent que l’enjeu premier est plus de se fondre dans la rythmique que de particulièrement faire ressortir un soliste.
On pourrait encore encenser longtemps le travail de ces musiciens, mais tout comme le jazz est une musique qui est jouée avant d’être écrite, c’est une musique qui s’écoute avant d’être commentée. On finira simplement en disant la seule chose qui semble être absolument certaine, c’est qu’à plus de 80 ans, Ahmad Jamal nous offre une musique d’une vitalité exceptionnelle. Plus qu’un grand album de 2013, c’est une véritable ode à la vie que nous pouvons ici écouter, et je ne pense pas me tromper en disant que c’est peut-être la seule vraie essence, le seul vrai matériau de la musique, et tout particulièrement du jazz.






Brasser la merde
1 commentaire
Globule
Chouette chronique pour un bel album, merci !
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