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Pochette de The Electric Lady

chronique · 14 octobre 2013 · Autre

Janelle Monae

The Electric Lady

Je ne pense pas prendre beaucoup de risque en disant que Janelle Monae est surement l’artiste la plus ambitieuse, voire mégalo, de la scène R’n’B (et pas que). Depuis son premier EP officiellement distribué (Metropolis : The Chase Suite), celle-ci s’acharne à construire une gigantesque œuvre conceptuelle, sous la forme d’une succession de suites. Incarnant à tour de rôle une Janelle Monae venant du futur et Cindi Mayweather, aka The Electric Lady, son clone, elle déploie musicalement depuis 2008 une vaste fresque S-F délirante et bling bling.

par Matthieu Truffinet

Si l’EP Metropolis comporte déjà tous les signes d’un bien beau projet, c’est avec le monument qu’est The Archandroid que Janelle Monae (nouvel onglet) peut réellement s’imposer. Pour cet album, je pourrais même parler de chef d’œuvre. Par son humour, sa diversité, sa totale maitrise et sa production soignée, on aura rarement pris autant de plaisir à l’écoute d’un disque, et malgré sa longueur, on n’en sort pas. Même les choix les plus casse-gueule passent sans problème (citer « Clair de Lune » de Debussy sur une ballade R’n’B… il s’en serait fallu de peu pour qu’elle nous chie un exemple de mauvais goût parfait). Mais c’est avec le coup de maître qu’est la longue pièce symphonique « BabopbyeYa » qu’on change vraiment de compétition : au-delà de l’excellent disque tournant en boucle sur votre poste, au-delà de votre top 10 de l’année, on se rend compte qu’on a affaire à un disque profondément audacieux, dont l’importance parait désormais évidente.

Inutile de préciser alors à quel point nos attentes étaient élevées pour ces deux nouvelles suites qui composent l’album The Electric Lady. Premier single à être sorti, « Q.U.E.E.N » (en duo avec Erykah Badu), au groove dévastateur que peuvent avoir ces morceaux soul/r’n’b dowtempo noir américains, était un excellent présage. « Dance Apocalyptic », très « outkastien », malgré son humour et ses idées rythmiques nous laissait en revanche un peu sur notre faim, comme un morceau n’ayant pas été assez développé, poussé. Enfin la tentative casse-gueule de ballade sentimentale en duo de « Primetime », troisième single, avec ses clins d’œil à Purple Rain, et malgré tous ses défauts, atteignait quand même une certaine grâce, tout en posant de nouvelles questions sur l’album à venir.

On y arrive. Sans surprise, l’album montre une vraie cohérence aussi bien dans le cadre du projet que dans sa construction interne. De The Archandroid, lyrique et puissant, où la chanteuse jouait alors sur toute une série de symboles et images : côté geek-SF d’une part, musiques traditionnelles (Amérique du sud notamment), « classique » (de Rachmaninoff à Gershwin) et comédies musicales d’autre part ; on passe à un amour de l’artifice, de l’électrique : néon et paillettes d’une part, culture pop dans ses différentes périodes (voir le clip de « Q.U.E.E.N », avec ses tuniques à carreaux blanc et noir et ses coupes en bol, quelque part entre une esthétique kitsch sixties et une parodie de boys band des nineties), bribes d’émissions radio, musique de films de séries-B d’autre part. On peut alors entendre des titres plus standards, format radio, sans vraiment d’expérimentation formelle. Si ils restent pour la plupart bien écrits, bien arrangés (on ne va pas se leurrer, la production est toujours excellente), ils constituent un album finalement assez plat qui a tendance à s’épuiser sur la longueur. Pas vraiment de moments forts comme il pouvait y en avoir dans The Archandroid, mais plus une succession de chansons présentées de façon assez basiques, avec les mêmes atouts et les mêmes côtés parfois presque énervants.

Il y a bien sur des exceptions : l’enchaînement des 4 premières chansons, de l’ouverture (voulant symboliser « the idea of Ennio Morricone playing cards with Duke Ellington », et c’est réussi) au titre éponyme, en passant par un feat avec Prince et par la géniale Q.U.E.E.N, constituant un sans-faute puissant et addictif. Tout comme les trois derniers titres avec les placements rythmiques du très théâtral « Sally Ride », le nostalgique/feel good « What an Experience » avec juste ce qu’il faut de solennité et de ridicule pour clôturer l’album, et surtout, de très loin le meilleur titre du disque, « Dorothy Dandridge Eyes », en duo avec la merveilleuse Esperanza Spalding, la rencontre au cieux d’une artiste venant du jazz et flirtant souvent avec les musiques soul/r’n’b et de notre chère Janelle, au parcours presque inverse. A la clarté divine (mais je manque de superlatifs, notamment pour son solo) de la voix d’Esperanza Spalding, Janelle Monae a su rendre hommage, quelque part entre le mimétisme et la complémentarité, sur un titre écrit tout en finesse. Si ce talent de la chanteuse peut s’écouter sur tous ses autres feats, il n’a jamais été aussi beau qu'ici.

Mais malgré tout, ces morceaux aussi bons soient-ils ne parviennent pas à sauver l’ensemble d’un goût d’inachevé, comme si une étape avait été sautée entre le moment ou des bonnes idées à grand potentiel ont été posées et le moment où sort l’album. Ça ne nous empêchera pas de l’apprécier et d’en tirer ce que l’on peut. Pour la suite les paris sont ouverts : Janelle Monae va-t-elle continuer sur une voix de « facilité » ? Va-t-elle retrouver le mordant et l’audace qui nous avaient charmés ?

On peut certes reprocher pas mal de choses à ce nouvel album, mais force est de constater que paradoxalement, cette lady électrique nous offre une musique infiniment plus charnelle et sensuelle que ce que l'on a habituellement l'occasion d'entendre. Alors merci.

Matthieu Truffinet

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