
ETE (nouvel onglet). Derrière ce sigle saisonnier se cachent en réalité trois grands musiciens de jazz français, dont la renommée, rappelons-le, ne s'arrête pas aux frontières de l’hexagone. Le premier "E" revient de droit à Andy Emler, le pianiste du projet, car c'est lui que l'on retrouve derrière la majeure partie des compositions. Le musicien connaît un enseignement classique, et son goût prononcé pour les compositeurs du XXème siècle l'amène très vite à confronter son modernisme à la pulsation du jazz. Avec de nombreuses collaborations il fit notamment connaître Marc Ducret. Ce dernier, aujourd'hui réputé pour sa musique "sans étiquette" aux tendances d'avant-garde rock, collabore depuis longtemps avec un batteur à l'énergie comparable : Eric Echampard, qui fera donc le deuxième "E" de notre triptyque.
On sera agréablement surpris de l'entendre aussi subtil dans son jeu, se rattacher avec brio à cette esthétique nostalgique, toute en nuance, et apporter à cette densité une dimension intimiste. Parfois rubato, comme dans "élégances", on le retrouvera aussi dans un style qui lui est plus habituel sur "tee time", un groove binaire qui rappelle un peu The Bad Plus ou même Vijay Iyer.
Reste donc le contrebassiste, à la fois maître du time et de l'harmonie : le liant du piano et de la batterie. Vous l'aurez compris, le "T" du milieu est celui de Claude Tchamitchian. Le musicien, d'origine arménienne, est sans conteste un grand nom du jazz français. Les premières notes de l'album lui sont d'ailleurs données pour un superbe solo à l'archer, aussi profond et beau que les dix minutes restantes de "A journey through hope". N'ayons pas peur des mots, ce premier morceau est un petit chef-d’œuvre, aussi représentatif de l'atmosphère globale de sad and beautiful.
Comme toujours dans le jazz, les influences sont larges. Ici, l'apport de la musique de chambre contemporaine est indéniable, mais les musiciens mêlent le rock et l'expression d'un jazz parfois presque free, pourtant majoritairement consonant. Cet intimisme qui s'en dégage, aux accents souvent proches des impressionnistes français, témoigne d'une certaine maturité. Comme on peut l'entendre dans "By the way" les idées sont nombreuses mais prennent le temps de se développer dans un flux expressif redoutable, sans pourtant tomber dans des clichés émotifs pathos. Emler se montre encore une fois comme étant un excellent coloriste, mais aussi un arrangeur intelligent : les développements sont d'une certitude musicale saisissante. Cet album, aussi excellent soit-il, fait aussi preuve d'une grande humilité, ponctuée par l'humour d'Emler (cf fin de "Tee time").
Le jazz français fait donc un beau début d'année 2014 (avec aussi le Supersonic de Thomas de Pourquery). S'il est si facile de se laisser bercer par les nappes de sad and beautiful, c'est aussi grâce à un son léché jusqu'aux fonds de la moelle épinière. Pas étonnant me direz-vous, quand on sait que l'album est le fruit de la collaboration des studios de La Buissonne et d'Harmunia Mundi... Classieux, comme la pochette.






Brasser la merde