
chronique · 2 décembre 2013 · Autre
Fire!
(without noticing)
« Notre œuvre demande deux espèces de feux, l’un interne et l’autre externe. Ils doivent se correspondre l’un à l’autre de manière que l’externe ne surpasse pas l’interne. Le feu interne est une liqueur aethérée, ou un nectar mercuriel qui vivifie, conserve et nourrit la matière dans le vase, et qui la conduit au terme complet de sa perfection. » (Huginus A Barma, Le Règne de Saturne changé en Siècle d’Or, 1657)
par Thomas Becker
À l’origine, Fire! est un trio formé de Johan Berthling à la basse, d’Andreas Werlin à la batterie et du saxophoniste compulsif (et suédois) Mats Gustafsson, pilier de la scène free de Chicago dont la discographie est un véritable pousse-au-name dropping où se frôlent en une sarabande sans fin des fous du saxo (Joe McPhee, Ken Vandermark, Colin Stetson...), des adeptes noise comme Otomo Yoshihide, Sonic Youth (ainsi que ses membres en pièces détachées) ou les trois guerriers des sept collines de Zu, et même une improbable (mais suédoise aussi) Neneh Cherry. Expérimentations et collaborations dessinent la carte en temps réel d'un véritable continent noir des musiques actuelles, tellement immense en vérité qu’on ne cesse d’en découvrir des régions inexplorées (et parfois d’allure trompeusement inhospitalière) : l’auditeur qui déciderait d’écouter l’intégrale des enregistrements de Gustafsson serait, comme les personnages des nouvelles de Borges, confronté au vertigineux paradoxe d’une œuvre aussi vaste que le monde, aussi longue qu’une vie. Cet homme, c’est vrai, joue comme il respire : à peine avez-vous saisi deux mille caractères de votre chronique qu’un nouveau disque est déjà dans les bacs – et qu’un autre encore est annoncé. Mais n’allez pas croire pour autant que le disciple de Peter Brötzmann nous refourgue ses fonds de tiroirs à tire-larigot : chacun de ses souffles vise au contraire à l’excellence.
Sur le premier album de Fire! (You Liked Me Five Minutes Ago, 2009), servi par un groove infernal, le sax quasi incantatoire de Gustafsson vous vrillait le cortex comme une voix chamanique. Sur Unreleased (2011), le trio augmenté en quatuor avec Jim O’Rourke tutoyait carrément les cimes de l’extase ; la tessiture du sax devenait hallucinante, rythmique et ligne de basse définitivement hypnotiques, et leur mariage avec les expérimentations électriques du big Jim confinait à l’événement cosmique. Enfin, formidable enfonçage de clou amplifié au larsen, drones et guitare hurlante l’an dernier avec In The Mouth, A Hand en compagnie du sorcier australien survolté, Oren Ambarchi.
Trois albums, trois claques. Vous en voulez encore ? En février 2013, Fire! s’enflamme, s’entoure d’un big band d’une trentaine de musiciens et se rebaptise pour l’occasion Fire! Orchestra. Cuivres tétanisants, basse implacable, guitares et saxophones fulgurants, drums syncopés, piano frénétique, texte d’Arnold de Boer (The Ex) et les voix de Mariam Wallentin, Sofia Jernberg et Emil Svänangen (alias Loney, Dear), utilisées comme d'authentiques instruments, parfois agaçantes de stridences et vocalises – purs clichés du jazz vocal mais toujours en phase avec l’incandescence orchestrale –, donnent au krautjazz ambient de Fire! une nouvelle tonalité, moins rock mais toujours aussi psychédélique. Plus que jamais ça groove, ça convulse, ça ondule, et maintenant ça ulule sur ces deux titres troués en leur centre d’une pause, chaque fois prélude à un virage, plus radical dans le second morceau : la voix de Svänangen, qui alterne avec les sax de feu, s’accorde idéalement à l’orchestre brûlant d’extase furieuse, dont on regrette seulement qu’il ne se déploie pas plus – avant que ne prenne le relais la soprano Sofia Jernberg, dont le dialogue suraigu avec les cors, sax et autres cuivres ne nous convie au chaos épileptique du final – où toute voix peu à peu se consume.
Aujourd'hui, et avant la sortie déjà imminente de la suite d'Exit, c'est sans invité (mais non sans étincelles) et toujours sur le label norvégien Rune Grammofon que le groupe nous revient, avec un album aux titres inspirés des Letters to Emma Bowlcut – le roman épistolaire de l'excellent Bill Callahan (Smog) publié en 2010 chez Drag City et encore inédit en français. Cette fois la formation se resserre mais sa palette s'élargit encore. Il y a bien dans (Without Noticing) deux sauvageries krautjazz dans la tribale lignée des précédents albums (Would I Whip (without noticing), At Least On Your Door (without noticing)), ainsi qu'une longue, lente et létale descente free (Molting Slowly (without noticing)), qui toutes témoignent d'une maturité assez sidérante. On n'en attendait pas moins. Mais de l'alambic de Gustafsson se sont aussi échappées deux courtes vapeurs ignées drony/noisy (Standing On A Rabbit (without noticing) et I Mostly Stare (without noticing)) qui ouvrent et referment le disque) et surtout deux surprenantes ballades jazzy blues-rock, l'earthienne Your Silhouette On Each (without noticing) et l'obsédante Tonight. More. Much More (without noticing), fumée psychotropique aspirée au firmament par les drones ascensionnels d'un Fender Rhodes.
Avec ce nouvel album, le trio alchimique ne se contente pas de démontrer sa parfaite maîtrise des incendies les plus violents comme de la combustion lente – il brûle désormais avec l’équilibre cosmique du Feu secret des Philosophes.






Brasser la merde