silent weapons for quiet wars

Pochette de Digressions

chronique · 29 octobre 2012 · Expé. / Modern Classical

Greg Haines

Digressions

par Lexo7

Souvent catalogué comme pianiste, ou violoncelliste à ses heures pas perdues pour tout le monde, Greg Haines est en réalité un compositeur de génie. Il quitte son Angleterre natale en 2008 pour rejoindre Berlin. Il y rencontre des gens qui comptent dans les sphères DIY, aussi expérimentales que plus classiques. Erik K Skodvin (Svarte Greiner, Deaf Center et boss de Miasmah) tout d'abord, mais aussi Monique Recknagel (boss de Sonic Pieces). Si Slumber Tides avait déjà vu le jour en 2006 chez Miasmah, c'est probablement Until The Point Of Hushed Support (2010) qui le révéla aux yeux d'un public plus purement mélomane, et qui le représenta peut-être avant tout comme un pianiste. Il fera à cette époque la connaissance d'un autre caresseur de touches noires et blanches, qui commence tout juste à être reconnu à sa juste valeur : l'aujourd'hui hyper buzzifié Nils Frahm. Précision ô combien importante, car l'empreinte du beau Nils sur le chef d'oeuvre aujourd'hui présenté est incontestable. Mais nous allons y revenir, un peu plus tard...

Comme tout bon compositeur chevelu installé à Berlin qui se respecte, Greg Haines cite volontiers comme influences des monstres consacrés comme Ärvo Pärt, Philip Glass et Steve Reich. Si la mention du deuxième cité apparaît sans doute comme la moins évidente, une seule écoute distraite (est-ce vraiment possible ?) de ce Digressions trahira l'influence énorme qu'ont eu Tabula Rasa et Fratres sur sa musique. Pour les incultes, j'évoque les albums où l'estonien avait enfin compris qu'il était inutile de poursuivre dans le "tout sériel". Quand on compte le nombre de musiciens (sans les ingénieurs) contribuant à l'opus, on ne peut que faire le rapprochement avec la plus grande oeuvre de Steve Reich. Celle qui vit le jour après ce fameux travail sur le découpage de la "phase", j'ai nommé 18, ou Music For 18 Musicians.

Tout le génie de Greg Haines tient dans l'idée de conserver toute cette veine minimaliste et contemporaine, extraire toute la richesse des mouvements harmoniques de Reich en l'amputant de certains de ses motifs rythmiques. Où est le piano dans tout ça ? Minimaliste forcément. Ce qui ramène au schéma simple (catalogué comme simpliste par les bourgeois jaloux de l'époque) utilisé par Pärt. Ces répétitions de noires, blanches puis rondes, pleinement dépourvues de toute ambition démonstrative pour mieux laisser espace, souffle et dynamique à l'ensemble orchestral. Parce que les idées survivent avant tout parce que certains continuent de les défendre, Greg Haines n'a pas à rougir de là où il a puisé son nectar. Encore moins d'avoir confié à Nils Frahm et aux musiciens qui vont suivre, certaines clés de ce qui n'était au départ dans son esprit, qu'une réussite potentielle.

Nils Frahm est un mélodiste hors du commun. Comme son pote islandais Olafur Arnalds, ou son collègue tout aussi talentueux (peut-être encore plus) Rafael Anton Irisarri, il fait partie de ceux qui ont hissé l'étiquette un rien gaucho-compatible "modern classical", hors des salons feutrés d'une bourgeoisie relative, et des bacs de la légendaire Deutsche Grammophon. Tant et tellement que certaines langues (plus observatrices que putes) se délient peu à peu pour constater l'inévitable démocratisation du genre et par extension : l'apparition des arbres qui cachent la forêt. Toujours est-il que même si Nils Frahm est un aiment à étudiantes en socio, qu'il parle à l'oreille des Yamaha et des Steinway avant de fixer sur leurs marteaux des microphones qui coûtent un oeil (qu'il est chiant et prévisible avec ça...), il est l'auteur de l'inaltérable Wintermusik, et le dépositaire d'un son littéralement exceptionnel et donc, très demandé. Tout ce qui sort de son Durton Studio devient indispensable. Voilà donc ce qu'est venu chercher Haines chez Frahm en plus des rajouts célestes qui maculent les fresques que sont Caden Cotard, 183 Times et Azure : ce son si clair et dépourvu d'ornements superflus, cette spatialisation qu'on ne trouve habituellement que sur les productions d'ambient pour esthètes. Celui qui donne vie et jouvence à des instruments parfois austères.

Citons donc certains des instrumentistes exceptionnels ici présents, sans qui cet album ne serait pas ce qu'il est. Alistair Haggis à la clarinette, Iden Reinhart (Strïe) et Peter Broderick aux violons, Amy Rushent et Robbie Albinson-Watters aux violoncelles, Jacob Holroyd au saxophone, Maddy Stonehewer au basson etc... etc. Et que dire du travail et du soutien technique des ingénieurs Martin Rushent, Dustin O'Halloran (autre excellent pianiste et membre de A Winged Victory For The Sullen) ou Nils Frahm.

Il était impossible de ne pas rendre hommage à tous ceux qui font de Digressions un album qui fera date cette année et encore bien plus tard. Qui transporte l'auditeur vers un bâtiment rustique de plain-pied, surplombant la lagune où se déroule cette narration musicale dilatée, ces phases où rien ne sombre dans la complexité. Cette limpide étendue où tout ce qui compose le ballet orchestral semble en lévitation. Cette évolution permanente, sans thème ni repos, qui pourrait même chez les plus imaginatifs et les plus touchés, dévoiler le visage de la Création. Car résolument plus céleste que mystique, le bloc album est accessible à tous. Il le faut d'ailleurs. Pour que tout un chacun puisse bénéficier de l'hostie, de l'insoluble beauté du violon principal de 183 Times, et de l'ensemble clôturant l'opus sur le beau à en crever Nueblo Pueblo. De cette effusion volatile du bois, des vents et des crins survivants sur la berge. Des aspects presque "gamelan" de l'exceptionnel Azure (autre sujet cher à Ärvo Pärt et sur lequel Nils Frahm avait planté lors d'un titre issu de Felt), et de tout ce qui fait qu'il y aura un avant et un après Digressions, dans les compositions classiques et modernes infusées dans l'ambient le plus céleste.

Parce que cette race d'albums se ressent plus qu'elle ne se décrit, la chronique est forcément plus axée, cette fois-ci, sur l'aspect technologique et logistique. Ce chef d'oeuvre absolument indispensable est sorti sur le discret mais magnifique label australien Preservation au mois de Mars. Avant que Greg Haines ne soit approché par l'écurie grandissante Denovali, et avant qu'il ne s'attelle au projet à venir en décembre au sein du Alvaret Ensemble. Vu en live au Swingfest il y a quelques semaines, seulement armé d'un piano et d'Ableton, Greg Haines m'a un peu déçu, de par sa désivolte nonchalance et son ostentatoire grande solitude. Ce qui renforce dans l'idée que Digressions est avant tout l'oeuvre d'un ensemble. Économisez donc le prix d'une place de concert, et achetez cet album les yeux fermés.

Lexo7

Brasser la merde

2 commentaires

  1. bob

    Magnifique, vraiment. Azure est juste... J'aurai peut-être rajouté le tag drone ceci dit.

  2. SEN

    Je me joint à l'enthousiasme ambiant, minimaliste et intimiste cet album de Greg Haines réunit tout ce j'aime dans la musique ambient... Un p'tit point noir toutefois, puisqu'il n'y a pas d'édition Vinyle de "Digressions" ce qui est bien dommage !

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