
chronique · 21 octobre 2012 · Expé. / Modern Classical
Insa Donja Kai
Insomnie Joyeuse
Et si l’insomnie n’était pas qu’angoisse exténuée et crainte fébrile face à un sommeil qui se refuse ? Si elle ne laissait pas seulement ramper des corps que l’usure de la fatigue démantèle ? Au lieu de tout cela, l’insomnie serait peut-être cette transition du noir au noir par d’autres tons (les éclats de rouge sur Red Reflections, ou bien peut-être tout simplement la couleur magenta de l’objet). Une déambulation curieuse et espiègle, transformant l’obscurité en une palette de reflets sonores.
par Aurélie S.
Prendre alors l‘opacité à revers, pour une insomnie joyeuse. Garder les yeux ouverts sur sa propre nuit. Suivre deux violoncellistes, Insa Schirmer et Donja Djember, et un percussionniste, Kai Angermann. Un trio déjà apparu aux côtés d’Hauschka et qui s’échappe aujourd’hui pour une sortie chez Sonic Pieces.
L’ouverture est laissée aux violoncelles. Tour à tour, ils se talonnent, se rejoignent, ou réincorporent une marge de distance. Les rôles s’échangent, se croisent, deviennent difficiles à suivre. On ne sait plus très bien qui était là en premier. Les voilà qui jouent les silences, avant de décocher des arabesques astrales à en dissoudre les cloisons du réel. Un des avantages à être deux, c’est qu’on peut prétendre à rêver plus loin et à élargir les gammes. On s’élève, on redresse l’échine, ensemble. Ce mouvement d’étirement, d’ampleur, trouve sa traduction dans Expansion II. Les cordes digèrent les possibles, puisent dans les recoins et les spectres des hauteurs, des intensités et des vitesses, pour des mélodies qui calligraphient les bouffées d’une exploration étonnante. On a les pieds dans la nuit mais les yeux vers le ciel, les poignets tenus par l’attraction du néant mais les doigts qui pianotent les contre-jours dans les feuilles des arbres.
Il faut attendre la troisième piste pour sentir pleinement la présence de Kai Angermann. C’est en effet sur End Silence qu’un vibraphone entre en scène, à pas feutrés, pour s’unir dans le contraste des timbres à la corde d’un violoncelle désormais pincée. Une pause fragile et gracile, nuancée par le silence, qui observe et considère les environs. Les reflets rouges de Red Reflections qui embrasent doucement la nuit et le ventre. La neige, plus loin, qu’on entendra bientôt tomber. Et ces souvenirs qu’on abandonne, pour quelques temps, à ce qui reste au fond.
Les violoncelles ne sont pas toujours des compagnons de tristesse. Ici, le rythme est vif, et l’allégresse ruisselle des motifs peints par le duo de cordes, accompagnées par des percussions aux accents parfois venus de l’Est, en évitant toute surcharge.
On ne se débarrasse jamais vraiment de la nuit, des angoisses qu’elle charrie et de son temps qui s’immobilise sur la peur. Ce sont des choses visqueuses qui collent aux semelles. Mais parfois, le poids s’allège, et on s’avance avec détermination dans le territoire de l'obscurité. Un fort joli disque d’espoir somnambule, pour faire rayonner la nuit d’étranges certitudes.






Brasser la merde