
Si son avatar d'aujourd'hui ne vous dit rien, sachez dès maintenant que Volker Vahl (aka Kattoo) fut la moitié d'un duo légendaire qui a sévèrement marqué ce qu'il convient d'appeler l'IDM allemande avant les années 2000. Beefcake, voilà une formation sans qui Hymen Records ne serait pas devenu ce qu'il est aujourd'hui, tout comme certains artistes d'aujourd'hui estampillés Tympanik. Des gens comme Arhitect ou Hecq lui doivent aussi probablement un petit quelque chose. En 2004, Kattoo et Gabor Schablitzki n'épiloguent pas sur les raisons de leur split. Kattoo continue en solo, et même si ses propres réalisations contiennent de très bonnes choses, elles n'égaleront jamais toute l'euphorie qui entourait celles de Beefcake. Les oreilles se tournent alors vers un autre duo qui apporte une sensation différente soniquement mais qualitativement comparable : Gridlock. Viendra un peu après le temps de Hecq et de toute sa clique de suiveurs. Peut-être lassé du music business certes confidentiel dans lequel il officie, Kattoo publie en 2010 son imprononçable quatrième album, en digital uniquement, sans label, seulement disponible sur son site internet. Il en est de même pour Motu, dont la naissance fut simplement révélée par les illustres noms qui continuent de suivre son auteur, et aussi par un leak omniprésent sur les plateformes habituelles.
Pour rompre avec les productions actuelles (ceci n'est qu'ironie) des cercles électroniques et post-industriels, Motu est un album qui évoque un futur incertain mais définitivement guerrier, une errance entre les tours vacillantes de Babylone la grande. Motu reflète aussi un peu les tourments du système moderne, où tout ne serait que capitalisation informatisée, imposition d'une idyllique démocratie à des traditions ancestrales. Un monde où le pouvoir de l'amour a depuis lontemps laisser le volant à l'amour du pouvoir. Un monde où s'affrontent les chiens et les loups, avec des fortunes diverses mais avec le même appétit carnassier. Un monde très actuel en somme. Voilà qui est très bien, mais qui a déjà été fait un nombre incalculable de fois. L'excellence est donc légitimement attendue, surtout de la part d'une telle pointure.
Quand on a fait ses premières armes chez Beefcake, on est forcément un orfèvre de la nappe épiconirique. C'est ici extrêmement poussé, peut-être même trop, ou de manière excessivement grandiloquente. On peut parler de potentiel cinématographique avéré, même si les peplums italiens futuristes dégoulinant de testostérone n'ont plus (ou pas encore) la cote. Seulement voilà, c'est très très bien fait et la dimension purement musicale des vagues ambient n'est pas critiquable en soi. Parce que la nuance est la seule religion qui a droit de cité, il est sans doute préférable de dire que la symphonie synthétique n'est pas (plus) du goût de tout le monde, et que les pianos et violons peuvent se révéler orphelins quand ils n'ont pas connu l'ivoire AOC et les vrais crins. De là à dire que l'allemand pousse le vice jusqu'à la prétention, il n'y a qu'un pas que je ne franchirais pas. Du moins pas en public.
Pour ce qui est du travail sur le beat et à propos de la rythmique, encore une fois, tout est question d'éducation et de nuance. Les textures sont très belles, surtout dans leurs aspects surtraités. Volker Vahl fait partie de ces rares allemands (jamais avards en matière de rigueur) à savoir qu'il y a plus qu'un élément sur un drum kit. L'ensemble est très varié et pas si démonstratif que ça, tout s'intègre exccessivement bien dans la barnum épique. Sur le plan technique, aucune faille n'est à déplorer. Evoquons alors les excellents breakbeats scratchés du très bon Shifted Rembrance, mais surtout son divin cut à 4'31. Qu'il arrive à 15 secondes de la fin du morceau laisse par contre perplexe, et pose surtout la question de la totale désivolture ou de la prétention, au choix, encore une fois. Réjouissons nous par contre (malgré ses cordes peu naturelles rappelant la prière d'Atreyu face à la roublardise de Falcor) de l'excellent traitement du beat sur Wave-Particle Duality, surtout dans ses replis les plus martyrisés. Les deux titres cités rejoindront l'armada qui ravira les indéfectibles soutiens du genre. Certains regretteront sûrement (il le faut) les instincts un peu trop "clichés guerriers" de Probability Wave. Et tous ces autres titres qui n'avaient absolument pas besoin de faire allégance à certains réflexes dubstep. Sans même parler des dernières minutes du Past of the Future de fermeture, où la grandiloquence est poussée à son paroxisme malgré une rythmique morcelée du meilleur goût. Robert Hossein qui joue les Morpheus dans ses cuissardes en poil de yak du futur, c'était pas non plus indispensable sur la brochure.
Alors pourquoi persiffler sur un album définitivement indépendant, foncièrement loin d'être mauvais et venant (de surcroit) d'un monstre sacré ? Justement parce que venant d'un tel mec, l'auditeur qui surveille le courant depuis des années aurait voulu assister au viol de la concurrence. Cet essai est juste au niveau, à de trop rares moments au-dessus. Aucun doute par contre qu'il fera le bonheur des auditeurs peut-être moins exigents et moins aigris. Il y a même fort à parier que les fans de Beefcake bien sûr, mais aussi de r.roo, Architect ou Keef Baker n'y trouveront rien à redire. Bref, si sa musique peut être supposée prétentieuse, l'homme n'a pas l'air de l'être. Son album est disponible pour 3 euros (minimum) sur son site internet. A ce prix là, il faut bien convenir que toute critique est malvenue.






Brasser la merde